dimanche 2 novembre 2014

OSBERT Les enfances II


Toujours est-il que le cas d’Osbert (puisque c’est ainsi que nous l’appelons) semblait à tous désespéré quand tout à coup il s’éveilla de son surréalisme sans plus paraître se souvenir des figures délirantes qui, la veille encore, remplissaient son esprit des constellations abstraites d’une verbosité chimérique. Il se mit à parler de façon intelligible, cette fois pour vouer aux Gémonies, et à un certain nombre d'entités encore moins favorables mais qualifiées de manière plus crue, un mal qu'il ne désignait plus à présent que comme sa "période surréaliste" stigmatisée en des termes spécialement injurieux.

Les père et mère d’Osbert n'avaient pas assez d’oraisons et d’actions de grâce pour se réjouir de la rapide convalescence de leur héritier : ils le voyaient, sa crise de déraison verbale résorbée, poursuivant ses études de lettres jusqu'au concours de l'agrégation puis enseignant la littérature et les auteurs célèbres dans les classes préparatoires d’un lycée parisien en renom, envié de ses collègues moins doués que leur médiocrité condamnerait à l’exode d’un établissement de banlieue. Il rédigerait une thèse de doctorat dont la démonstration devrait tout au raisonnement géométrique d'une conclusion posée a priori : par exemple l'étude d'une poésie précieuse issue d'une société décadente qu'il s'emploierait à mettre au goût du jour..., la collecte d'un corpus de soties et de farces paysannes d'une époque pré-médiévale vues sous l’angle structuraliste d’une étude de vocabulaire, la recherche de Dieu dans l’œuvre d’un auteur fermé à toute idée de transcendance... Les ombrages du bois sacré s'ouvriraient devant lui comme l’allée rectiligne d’un jardin édénique. Retranché derrière un pseudonyme protecteur, il ferait éditer un manuel de pédagogie usuelle à l’intention des classes secondaires, confectionné par souci d’économie domestique, puis se consacrerait à enrichir en termes érudits les préjugés de l’université  par des communications opportunes destinées aux sociétés savantes. La reconnaissance de ses pairs lui serait acquise et il jouirait de la fierté justifiée d’occuper en leur sein une position éminente ; il savourerait cette notoriété discrète qui convient aux esprits distingués qui se gardent des douteuses ovations populaires dont les idoles – on le sait – sont ensuite infailliblement déboulonnées par la postérité.

 Intuition maternelle et paternelle ! La vision des parents d'Osbert, ancrée dans la conviction des aptitudes exceptionnelles de leur fils, revêtait à présent une tournure prémonitoire ; pour eux, la réussite de leur garçon n'était déjà plus tout à fait un rêve, mais plutôt l'anticipation d'une réalité en voie de s’accomplir.

La fatalité n'allait cependant pas désarmer de sitôt !

Osbert revint un soir chez lui, encore convalescent, couvert de bleus et d'ecchymoses, la lèvre fendue et le nez bizarrement épaté. Ses cheveux avaient poussé et une barbe de quinze jours envahissait son visage. Il portait une espèce de bleu de travail, d'une coupe qui se voulait néanmoins seyante, comme le montrait sa coupe discrètement cintrée à la taille. Une sourde exaspération enrobée de sarcasmes toujours prêts à éclater résonnait dans ses propos et sous-tendait la moindre de ses opinions. Lui qui précédemment, par ses inflexions de voix raffinées et allusives, appartenait à la classe feutrée des habitués des librairies d'avant-garde où s’étalonnent les champions du progressisme littéraire, voilà maintenant qu'il proférait à tout va jurons et grossièretés portés par des intonations volontairement plébéiennes qui tranchaient sur son accentuation modulée, presque chantée, d'avant. Sa licence de lettres modernes, commencée quatre années auparavant et précédée d'un ou deux ans consacrés à l’étude de la psychologie et des techniques des sciences sociales, n’avançait plus d'un iota.

Le médecin de famille que les parents d’Osbert consultèrent à l’insu de leur fils pour s’efforcer d’enrayer le nouveau mal dont ils le voyaient atteint, diagnostiqua, dans la mesure où sa formation de généraliste l'y autorisait, les manifestations d'un accès de militantisme aigu, catégorie ordinaire, dit-il, de la paranoïa. – Le paranoïaque est un "irrationnel raisonneur". Ses facultés d'analyse sont obstruées par une idée fixe : réduire la diversité du monde à la thématique homogène d'une vérité unique, qu'il considère contredite en permanence par des forces de dispersion qui lui sont hostiles. – Sa dignité personnelle, continuait l'homme de l'art avec la gravité placide du praticien accoutumé aux désordres du métabolisme humain, dépend de la reconnaissance d'une unité causale inhérente à sa cohérence intérieure, et donc nécessaire à l’affirmation de son individu. Mais, ne vous y trompez pas, l’intelligence logique du sujet reste intacte. Volonté de puissance ; confiance immodérée en ses propres principes : ce sont là les symptômes les plus classiques de cette terrible affection mentale. Et bien sûr, si les évènements le démentent ou s’il se heurte à une quelconque opposition, le paranoïaque se sent victime d’une persécution universelle ; c’est même à cette monomanie de la conjuration dont il est le centre, qu’on reconnaît le psychotique avec le moins de risque d’erreur.

Le père d'Osbert fronçait les sourcils. – Une conjuration... J’ai remarqué, docteur… Mais peut-être... Il hésitait. Qu'ajouter ? S’en tenir à des généralités abstraites était plus facile que de décrire l’état clinique d’Osbert qui – il faut bien le dire – n’avait rien de très flatteur pour la réputation de sa famille. Le praticien, pour l'encourager, affichait le maintien réservé de l’homme de l’art rompu aux aiguillages, circuits et boyaux casuistes du secret professionnel : son apparente indifférence devait provoquer les confidences d’un client dont il avait bien compris l’embarras. – Vous voulez dire ? – Depuis un ou deux mois, reprit le père d’Osbert en se lançant, notre fils ne parle que de « fachos », comme s'il était poursuivi constamment par ces gens-là. – Des « fachos » ?... fit pensivement le thérapeute. Que Diable veut-il entendre par là ? – Eh bien mais... il me semble, continua le père d'Osbert, que c'est une façon de désigner des fascistes. – Tiens, tiens... murmura le médecin, intrigué. Des fascistes !... tout un peuple de fascistes grouillant, se multipliant, s’agitant autour de ce garçon comme des larves pullulent autour d’une matière en décomposition ; un peu comme le virus d’une épidémie universelle s’acharne après un corps sain... contagion dont il est évidemment la cible désignée... Hé, bien ! Un péril à prévenir, un complot facho, comme vous dites, une conspiration à déjouer... N’est-ce pas ce que je vous disais ? Peu importe la thématique choisie ; on voit là l'obsession d'un affrontement, disons... cathartique, primal, originel, cosmique en définitive – dont vous avez constaté par vous-mêmes les répercussions sur votre fils. Les parents d’Osbert, ignorants des principes de base de la matière psychiatrique, ne pouvaient qu’approuver.
(à suivre)

dimanche 12 octobre 2014

OSBERT Les enfances


J’étais sérieux à ma manière : j'aimais les enfants, bien que j’aie su très tôt qu’ils devaient nous ressembler ; certains visages entrevus dont l’expression reflétait un sentiment vrai : la pitié, une surprise généreuse, la détresse... Mais moi, me disais-je, mes traits ont-ils jamais reflété une expression de cette sorte ?

Puis-je parler d’un garçon de mes relations, un intellectuel ?... Osbert… Pour brosser le décor dans lequel celui-ci grandit, je dirai que sa famille formait un assez bon exemple d’une bourgeoisie moyenne dont le modèle abstrait, si chacun s’en fait une idée instinctive, reste pourtant difficile à définir en termes littéraux puisqu’il résulte plus d’une absence de qualités singulières que de propriétés positives. À peine sorti de l’adolescence, Osbert alerta grandement ses proches en présentant les symptômes d’un type de schizophrénie répandue dans certaines chapelles littéraires de la capitale bien qu'ignorée du plus grand nombre, auquel la Faculté a donné le nom de surréalisme. Cette affection dont l'origine provoque aujourd’hui encore mainte dispute entre spécialistes des sciences humaines et érudits ès-lettres, se définit comme une dislocation de la personnalité qui provoque chez le patient un délire verbal où les phonèmes, reliés entre eux par des mécanismes accidentels et aléatoires, s’agrègent dans le mouvement d’une pulsion dynamique irrationnelle : ils produisent un texte abscons qui cumule visions hermétiques et fantasmes inconscients dont le sens véritable échappe à leur auteur. Le valétudinaire se réfugie dans un discours mécanique qui atteste son incapacité à se rattacher à une catégorie logique du monde réel. Le Larousse Médical signale une manifestation caractéristique du surréalisme, qui suffit à le distinguer de psychoses plus bénignes dont les psychanalystes souffrent de faire leur ordinaire. Le surréaliste, dit cet ouvrage, connaît dans l’état le plus aigu de sa maladie des phases paroxystiques qui ne sont pas sans rapport avec les ondes lunaires ou, chez les plus sensibles, le passage à un nouveau signe zodiacal ou encore avec les retombées telluriques du méridien zéro, et qui prennent cette fois l’apparence d’une gesticulation nerveuse et machinale.

Dans de tels accès, le sujet, pris d’une frénésie soudaine, s’empare avec fébrilité d'une rame de papier et d'un stylo s’il a ces accessoires à portée de main, et se met aussitôt à écrire ce qui lui vient à l’esprit en laissant libre cours à son inspiration, sans prendre le temps de marquer la ponctuation ou de chercher un sens à son élan scripturaire. Il poursuit ainsi jusqu'à ce que la fatigue physique paralyse son bras ou que le besoin de se restaurer interrompe son activité. Les aliénistes, requis de donner un nom à cette crise originale, l'ont appelée : le syndrome de l'écriture automatique pour bien caractériser la part nulle que prennent les facultés d’entendement à cette agitation incontrôlée.

Le garçon de mon anecdote consternait ses proches par des écrits aussi extraordinaires que ceux qui viennent d’être évoqués. Sa folie prenait un tour si possessif qu'il s'était même découvert des précurseurs en la personne de quelques poètes faméliques du siècle précédent qui auraient été probablement fort surpris, et peut-être même médiocrement flattés, de se voir associés à ses divagations littéraires. Par bonheur tous ces gens-là étaient morts – et de surcroît personne ne se souvenait de leurs noms et ceux qui se les rappelaient n’avaient jamais lu leur œuvre. Les risques d'une défense ruineuse à une action en diffamation étaient grâce à cela heureusement limités puisque, comme le dit le célèbre adage juridique, « le mort n'este point contre le vif ».

En dehors de ses crises d'écriture automatique notre héros balbutiait un galimatias incohérent jalonné de « cadavres exquis... », « d'obscure clarté qui tombe des étoiles » et de « poissons solubles ». Dans ce répertoire insolite le « budget flottant » côtoyait le « serpent monétaire », le « tigre de papier », le « renouveau dans la continuité », « le communisme à visage humain » et bien d’autres absurdités qui affligeaient les membres de son entourage, et, en première ligne, ses parents, remplis de l'espoir toujours déçu de constater une possible amélioration dans l'état de leur fils. Le malheureux égaré ne cessait de les ahurir par ses excentricités.

Il y avait tout de même un côté réconfortant dans les bizarreries d’Osbert, c'est qu’il ne paraissait pas souffrir de sa déchéance, et que, loin de s'en rendre compte, il tirait de son mal des motifs chaque jour plus affirmés d'afficher une insolente satisfaction de soi. Les choses semblaient avoir atteint un point irréversible quand la divine providence, désireuse de se racheter envers lui d'une indiscutable erreur qui consistait à lui avoir donné le jour quelque vingt ans plus tôt, intervint en faveur de l'infortuné. Peut-être les prières d’une vieille tante du Finistère et les cierges consumés dans une chapelle de granit dédiée aux marins engloutis par l’océan, avaient-ils ému la clémence céleste ? Peut-être, comme certains esprits forts l'insinuèrent, le hasard, plus diligent bien souvent que la nécessité, entra-t-il pour une large part dans ce revirement du destin ?
(à suivre)

 

dimanche 21 septembre 2014

Le Cahier Chamboulive (suite n°XIII)

Puis s’échauffant sous l’effet de sa propre éloquence :

- Enfin, tu me vois, moi, allant réveiller ton père ou Monsieur Valois au milieu de la nuit ? Alors quoi ? Mais rassure-toi ! Je ne descendrai pas aussi bas. Parce que c’est bas, entends-tu ? D’ailleurs, je me souviens – tu vois que j’ai bonne mémoire ! – qu’au mois de mai 1968, ton camarade Chamboulive avait fait sur certains de ses professeurs des réflexions qui m’avaient semblées tout à fait désagréables.

Voici ce qui s’était passé :

J’avais remarqué que Monsieur Rousseau, bien qu’il ne nous eût jamais fait part de ses convictions politiques, n’avait pas la fibre révolutionnaire, et qu’il en voulait à l’ensemble de ses collègues du mépris dont ils honoraient la matière musicale. Je ne m’étais donc pas privé, dans l’ambiance libertaire de mai 1968, pour critiquer en sa présence les professeurs les plus notoires du lycée, parmi lesquels, en bonne place, l’ineffable Larose, professeur de français-latin. Monsieur Rousseau, après s’être imposé une indifférence de rigueur, m’avait demandé de lui répéter ce qu’il m’avait parfaitement entendu dire à Desclous. Je m’exécutai. Il se contenta d’abord de m’écouter avec un sourire mauvais, les joues empourprées et le rictus vengeur, tout à la satisfaction d’entendre brocarder son entourage professionnel. Puis, pris du désir de s’associer à ce règlement de compte intestin qui apaisait en lui tant de blessures d’amour propre toujours à vif, il avait précisé de Monsieur Larose : « Oui, c’est un homme extrêmement suffisant » ; et comme nous déclarions qu’en plus il ne savait pas grand’chose, il avait approuvé en disant : « Mais c’est justement pour cela qu’il se remue tant, pour s’attribuer de l’importance. »

Monsieur Larose – qu’on me permette cette digression – était de ces sots à coloration intellectuelle comme l’université française excelle à en produire. Sachant que Balzac à l’orée de sa carrière de littérateur avait déclaré vouloir être « le Molière du XIXe siècle », Monsieur Larose en avait déduit que l’auteur des Illusions Perdues s’était à l’origine destiné au genre comique. Comme je lui faisais remarquer que cette option était très inattendue de la part d’un écrivain dont la première œuvre était une tragédie en vers centrée sur le personnage de Cromwell, Monsieur Larose, irrité d’être contredit, m’avait répondu primo que Cromwell était un drame mêlé de scènes comiques (affirmation des plus aventurées), et que secundo « c’est Balzac qui l’a dit, ce n’est pas moi. » Monsieur Larose avouait encore sentencieusement, avec une humilité involontaire : « La bataille d’Hernani ? Je n’ai jamais compris ce que cette pièce pouvait avoir de révolutionnaire… »

Mais revenons-en à la confrontation finale de Desclous avec Monsieur Rousseau. Celui-ci poursuivait :

- J’ai entendu parler de Chamboulive par un de ses anciens professeurs. Il disait : « C’est bien simple, Chamboulive, on lui fait faire quelque chose, il ne le fait pas ; on l’envoie quelque part, il ne revient pas. C’est un farfelu. » Moi, je n’ai pas insisté, mais tu vois le genre ! Jamais dans mes cours facultatifs je n’ai eu avant vous une atmosphère pareille. Mais même l’année dernière, mon vieux, j’ai eu un élève, eh bien on s’est quitté en très bons termes… et il va entrer à polytechnique ce petit gars là ! Ce n’est pas Chamboulive qui serait capable de ça, par exemple !

Et en conclusion Monsieur Rousseau déclarait :

- Cela me prendra le temps qu’il faut, mais je viendrai à bout de mon enquête. Et j’espère pour toi que nos chemins ne se croiseront plus...

……………………………………………………………

Il est vraisemblable que malgré cette dernière menace Monsieur Rousseau ne poussa pas plus loin ses investigations, pour la bonne raison qu’elles avaient déjà porté leurs fruits. D’un point de vue métaphysique, il suivait la voie de la plupart des hommes qui désespèrent toute leur vie de trouver la preuve d’une vérité qu’ils ont depuis beau temps déjà découverte.

Tel fut donc le dernier soubresaut de l’affaire Bouchou.

Notre dispersion dans des voies différentes, et les changements de l’âge, ne tardèrent pas à nous séparer, Desclous, les Valois et moi, et Monsieur Rousseau ne fut plus bientôt qu’un souvenir à demi-effacé que nous ne songions même pas à évoquer dans les rares moments où il nous arrivait encore d’être réunis. Notre complicité de jadis, si nous l’avions crue éternelle, succomba, comme tant d’amitiés de lycée, aux premiers appels de la liberté…

Qu’on me laisse pourtant dissiper cette note mélancolique, et citer une fois encore le maître lorsqu’il nous enseignait :

« Dites-vous bien, les gars, que Berlioz a joué un très grand rôle dans sa vie… un très grand rôle ! Retenez-le ! Je vous aurai toujours appris ça ; et quand vous vous en souviendrez, plus tard, vous saurez que c’est moi qui vous l’ai dit. »

Je ne pense pas que nous soyons beaucoup à nous en souvenir aujourd’hui… Et c’est pourquoi, parlant au nom de la confrérie dissoute des Desclous, frères Valois, Cardon et autres, il me revient d’acquitter aujourd’hui une dette de fidélité collective à la mémoire de Monsieur Rousseau, et de proclamer ici haut et fort : « Non, nous ne vous avons pas oublié. »

 

[Le cahier Chamboulive s’arrête à ce point. Son auteur a indiqué dans une note au crayon ajoutée à la fin du texte, qu’à l’époque où il avait quitté Mirmont pour préparer un certificat, il s’était trouvé nez-à-nez avec Monsieur Rousseau qui, par un beau jour de juillet, regagnait en tenue estivale son logement situé non loin de là. Chamboulive salua son ancien professeur et, bavardant quelques instants avec lui, l’informa qu’il s’apprêtait à partir et peut-être même à quitter définitivement Mirmont, selon ce que commanderaient ses études. Avec une magnanimité qui mérite d’être soulignée en épilogue au présentCahier dont elle dégage la vraie moralité, Monsieur Rousseau, tout en lui disant au revoir, lui souhaita une bonne réussite dans ses études et dans ses années à venir.]

samedi 22 février 2014

Le Cahier Chamboulive (suite n°XII)

Nous nous doutions que cette correspondance compterait parmi les derniers fleurons de notre collaboration, mais elle fut surtout, sans que nous l’ayons prévu, l’ultime point coté d’une fraternité amicale que notre évasion du lycée Boileau, sans à-coup ni déchirements, mais dans l’épuisement progressif de nos résolutions communes, allait rapidement refouler vers le passé.

 

 

 

1969 Rentrée scolaire. Dernier épisode.

 

 

A la rentrée de septembre 1969, Monsieur Rousseau avait fixé à Desclous un rendez-vous en le faisant convoquer par le secrétariat du conservatoire de Mirmont où, devenu bachelier au mois de juillet précédent, notre camarade commençait une scolarité de musicien à plein temps. Au jour dit, Desclous retrouvait le chemin de Boileau et se présentait dans la salle de musique, d’illustre mémoire. Notre ancien professeur, auréolé par la sévérité poussiéreuse des lieux dont il semblait l’obscure émanation, l’accueillit par un machinal salut de bienvenue puis, sans s’attarder à d’autres formes de politesse, attaqua d’emblée l’objet de la convocation.

- Tu connais cette lettre, Desclous ? articula-t-il avec un regard noir de deux années de rancune rentrée.

- Moi, heu… oui.

- Bien sûr, parce que c’est toi qui l’a écrite !

Il s’agissait de notre dernier envoi, celui de la maison de rééducation pour muets. J’en avais rédigé le texte qui avait été tapé à la machine par Florentin et signé par ma sœur Jacqueline sous le pseudonyme d’André CLAIRBOC.

Desclous nia par conséquent être l’auteur de la missive.

Monsieur Rousseau :

- Mais si, mais si, mais si… ou alors, comment expliques-tu que tu la connaisses ?

- C’est Chamboulive qui me l’a montrée avant les vacances en me disant qu’il voulait vous refaire un coup.

- Ah bon, c’est Chamboulive ! fit Monsieur Rousseau, mi-fâché, mi-sceptique.

Mon éloignement de Boileau depuis un an l’avait amené à penser qu’en mon absence mes camarades avaient décidé de poursuivre pour leur propre compte les mystifications dont j’étais peut-être l’inventeur, à moins que ce ne fût après tout Desclous… Aussi, l’énoncé de mon nom, ne suffit pas à convaincre Monsieur Rousseau de mon implication dans les derniers rebondissements de l’affaire ; je constituais à ses  yeux une défense commode pour des vauriens portés à imputer leurs méfaits à un responsable imaginaire.

- Oui, toujours Chamboulive, quoi ! En tout cas il n’est pas le seul. Tiens, Robert, ce petit gars qui n’était pas très fort pourtant, eh bien lui aussi il m’a envoyé un coup de téléphone… je l’ai bien reconnu, va. Il n’a même pas cherché à dissimuler sa voix d’ailleurs. Et puis c’était bien niais, ce qu’il m’a dit !

Qu’est-ce que Robert avait pu lui raconter ? Mystère ! Sans doute avait-il voulu faire une amabilité que Monsieur Rousseau, avec sa coutumière défiance, avait interprétée comme une plaisanterie.

- Et Chamboulive, a-t-il le téléphone ?

Desclous, faisant allusion aux coups blancs :

- Non, mais je crois que c’est lui.

- Et les Valois ?

- Oui, ils l’ont.

- La lettre par qui a-t-elle été tapée ? Par Chamboulive ?

- Sans doute pas ; je ne crois pas qu’il sache écrire à la machine. C’est Florentin qui avait tapé la toute première lettre. [l’abonnement à Poussy.]

- Hein ? Florentin ? (Monsieur Rousseau oubliait que Florentin était venu se dénoncer à lui justement pour sa collaboration à cette correspondance.) Eh bien ! Valois, avec son petit air tranquille ! En voilà un qui sait mener sa barque ! De toute façon, Desclous, j’ai la preuve qu’elle est de toi, cette dernière lettre. Eh, eh, j’ai ton écriture, tu sais ! (ricanement malin.)

- Je sais bien. Et alors ?

- Alors, j’ai la preuve que c’est toi qui as signé André CLAIRBOC.

- Mais non !

- Mais si, mais si, mais si… C’est à l’encre bleue, comme la tienne, mon vieux. D’ailleurs la lettre d’abonnement, c’était toi aussi. C’est clair. Il y était question de Lucie de Lammermoor. Or je t’en avais parlé peu avant. Allons, avoue, il est encore temps !

- Je ne vais pas avouer quand je n’y suis pour rien. (Solennel :) Je peux vous le jurer, si vous voulez.

Monsieur Rousseau, assez ennuyé :

- Eh là ! Pas de serments dans cette histoire ! Mais tu sais, j’ai d’autres preuves. Par exemple, j’ai découvert qu’on me téléphone depuis la gare.

- ? ? ? ? (Surprise muette de Desclous, due à la justesse de la déduction.)

- Bien sûr, la lettre porte le tampon « Mirmont-gare » et le jour où elle a été postée j’ai reçu des coups de téléphone.

Desclous demeura silencieux, surpris qu’un raisonnement aussi hasardeux, et pour tout dire faux, puisse aboutir à une conclusion pour partie exacte.

Monsieur Rousseau continuait :

- Cet après-midi là, j’ai reçu trois coups de téléphone et aux trois, j’ai été obligé de décrocher. Forcément, j’attendais des nouvelles d’un mourant, mon beau-frère de Gourmes. Et quand je dis un mourant, c’est qu’il est mort ! Tu vois jusqu’où ce genre de blague peut aller !

Apaisé par l’évocation fortuite d’un malheur infiniment plus pénible que ses ennuis actuels, le maître reprit :

- Tu vois, Desclous, je souhaite pour toi que tu fasses cesser tout cela et que je n’aie plus à te rencontrer sur mon chemin. Auquel cas, dans un jury par exemple, si je dois te noter, je serai juste remarque, juste… mais sévère… Tu finiras par me faire croire, et c’est vous les gars qui m’y aurez forcé, tu finiras par me faire croire qu’il règne au conservatoire une bien curieuse atmosphère… ajoutait-t-il en oubliant avec à propos le préjugé défavorable qu’il nourrissait habituellement contre les activités et l’esprit de cet établissement concurrent.

(à suivre)

Le Cahier Chamboulive (suite n°XIII)

Puis s’échauffant sous l’effet de sa propre éloquence :

- Enfin, tu me vois, moi, allant réveiller ton père ou Monsieur Valois au milieu de la nuit ? Alors quoi ? Mais rassure-toi ! Je ne descendrai pas aussi bas. Parce que c’est bas, entends-tu ? D’ailleurs, je me souviens – tu vois que j’ai bonne mémoire ! – qu’au mois de mai 1968, ton camarade Chamboulive avait fait sur certains de ses professeurs des réflexions qui m’avaient semblées tout à fait désagréables.

Voici ce qui s’était passé :

J’avais remarqué que Monsieur Rousseau, bien qu’il ne nous eût jamais fait part de ses convictions politiques, n’avait pas la fibre révolutionnaire, et qu’il en voulait à l’ensemble de ses collègues du mépris dont ils honoraient la matière musicale. Je ne m’étais donc pas privé, dans l’ambiance libertaire de mai 1968, pour critiquer en sa présence les professeurs les plus notoires du lycée, parmi lesquels, en bonne place, l’ineffable Larose, professeur de français-latin. Monsieur Rousseau, après s’être imposé une indifférence de rigueur, m’avait demandé de lui répéter ce qu’il m’avait parfaitement entendu dire à Desclous. Je m’exécutai. Il se contenta d’abord de m’écouter avec un sourire mauvais, les joues empourprées et le rictus vengeur, tout à la satisfaction d’entendre brocarder son entourage professionnel. Puis, pris du désir de s’associer à ce règlement de compte intestin qui apaisait en lui tant de blessures d’amour propre toujours à vif, il avait précisé de Monsieur Larose : « Oui, c’est un homme extrêmement suffisant » ; et comme nous déclarions qu’en plus il ne savait pas grand’chose, il avait approuvé en disant : « Mais c’est justement pour cela qu’il se remue tant, pour s’attribuer de l’importance. »

Monsieur Larose – qu’on me permette cette digression – était de ces sots à coloration intellectuelle comme l’université française excelle à en produire. Sachant que Balzac à l’orée de sa carrière de littérateur avait déclaré vouloir être « le Molière du XIXe siècle », Monsieur Larose en avait déduit que l’auteur des Illusions Perdues s’était à l’origine destiné au genre comique. Comme je lui faisais remarquer que cette option était très inattendue de la part d’un écrivain dont la première œuvre était une tragédie en vers centrée sur le personnage de Cromwell, Monsieur Larose, irrité d’être contredit, m’avait répondu primo que Cromwell était un drame mêlé de scènes comiques (affirmation des plus aventurées), et que secundo « c’est Balzac qui l’a dit, ce n’est pas moi. » Monsieur Larose avouait encore sentencieusement, avec une humilité involontaire : « La bataille d’Hernani ? Je n’ai jamais compris ce que cette pièce pouvait avoir de révolutionnaire… »

Mais revenons-en à la confrontation finale de Desclous avec Monsieur Rousseau. Celui-ci poursuivait :

- J’ai entendu parler de Chamboulive par un de ses anciens professeurs. Il disait : « C’est bien simple, Chamboulive, on lui fait faire quelque chose, il ne le fait pas ; on l’envoie quelque part, il ne revient pas. C’est un farfelu. » Moi, je n’ai pas insisté, mais tu vois le genre ! Jamais dans mes cours facultatifs je n’ai eu avant vous une atmosphère pareille. Mais même l’année dernière, mon vieux, j’ai eu un élève, eh bien on s’est quitté en très bons termes… et il va entrer à polytechnique ce petit gars là ! Ce n’est pas Chamboulive qui serait capable de ça, par exemple !

Et en conclusion Monsieur Rousseau déclarait :

- Cela me prendra le temps qu’il faut, mais je viendrai à bout de mon enquête. Et j’espère pour toi que nos chemins ne se croiseront plus...

……………………………………………………………

Il est vraisemblable que malgré cette dernière menace Monsieur Rousseau ne poussa pas plus loin ses investigations, pour la bonne raison qu’elles avaient déjà porté leurs fruits. D’un point de vue métaphysique, il suivait la voie de la plupart des hommes qui désespèrent toute leur vie de trouver la preuve d’une vérité qu’ils ont depuis beau temps déjà découverte.

Tel fut donc le dernier soubresaut de l’affaire Bouchou.

Notre dispersion dans des voies différentes, et les changements de l’âge, ne tardèrent pas à nous séparer, Desclous, les Valois et moi, et Monsieur Rousseau ne fut plus bientôt qu’un souvenir à demi-effacé que nous ne songions même pas à évoquer dans les rares moments où il nous arrivait encore d’être réunis. Notre complicité de jadis, si nous l’avions crue éternelle, succomba, comme tant d’amitiés de lycée, aux premiers appels de la liberté…

Qu’on me laisse pourtant dissiper cette note mélancolique, et citer une fois encore le maître lorsqu’il nous enseignait :

 « Dites-vous bien, les gars, que Berlioz a joué un très grand rôle dans sa vie… un très grand rôle ! Retenez-le ! Je vous aurai toujours appris ça ; et quand vous vous en souviendrez, plus tard, vous saurez que c’est moi qui vous l’ai dit. »

Je ne pense pas que nous soyons beaucoup à nous en souvenir aujourd’hui… Et c’est pourquoi, parlant au nom de la confrérie dissoute des Desclous, frères Valois, Cardon et autres, il me revient d’acquitter aujourd’hui une dette de fidélité collective à la mémoire de Monsieur Rousseau, et de proclamer ici haut et fort : « Non, nous ne vous avons pas oublié. »

 

[Le cahier Chamboulive s’arrête à ce point. Son auteur a indiqué dans une note au crayon ajoutée à la fin du texte, qu’à l’époque où il avait quitté Mirmont pour préparer un certificat, il s’était trouvé nez-à-nez avec Monsieur Rousseau qui, par un beau jour de juillet, regagnait en tenue estivale son logement situé non loin de là. Chamboulive salua son ancien professeur et, bavardant quelques instants avec lui, l’informa qu’il s’apprêtait à partir et peut-être même à quitter définitivement Mirmont, selon ce que commanderaient ses études. Avec une magnanimité qui mérite d’être soulignée en épilogue au présent Cahier dont elle dégage la vraie moralité, Monsieur Rousseau, tout en lui disant au revoir, lui souhaita une bonne réussite dans ses études et dans ses années à venir.]

samedi 18 janvier 2014

Le Cahier Chamboulive (suite n°X)

En même temps, notre professeur ne perdait pas une occasion de faire allusion à mes activités. Il en vint une fois, devant Desclous et Florentin, à exhiber la lettre « Pas mal le coup de l’inter » en lançant avec une suspicion concentrée : « Vous connaissez cela, les gars ? »

Les deux complices affectèrent une innocence sereine et Florentin remarqua : « On dirait une écriture de gosse ! » (Il s’agissait de celle, désarticulée et chaotique, de Cardon.)

Monsieur Rousseau jugea à propos de ne pas pousser plus à fond l’interrogatoire.

- Allez ! C’est bon ! On reparlera de tout cela !

Il continua néanmoins à s’enquérir de mon sort, Desclous prétendant effrontément n’avoir plus aucun contact avec moi et Monsieur Rousseau sachant pertinemment le contraire puisqu’il me voyait de temps à autre à la sortie de Boileau lorsque j’y attendais mes camarades.

Il se confia à ce sujet à Desclous.

- Je viens de voir Chamboulive à la sortie. J’aimerais savoir ce qu’il mijote, celui-là.

Il ajoutait :

- Il est un peu fou, ce p’tit gars-là… mais si, qu’est-ce que tu veux… il a douze ans d’âge mental, douze ans pas plus !

Toujours à Desclous qui mentionnait mon nom par hasard :

- Chamboulive… j’aime mieux ne plus entendre parler de lui, tu vois !

Puis quelques instants plus tard :

- Dis, donc, le prénom de Chamboulive, ce n’est pas André ou René ?

Monsieur Rousseau s’était en effet mis dans la tête que les initiales A.C. étaient celles de mes prénom et patronyme, considérant que le A pouvait être à la rigueur un R mal fait. Afin d’élucider le mystère qui régnait sur ce sigle, il s’enquérait auprès de quiconque m’avait connu des secrets de mon identité et persévéra pendant quelques temps dans ses recherches, même après avoir appris de plusieurs côtés que mon état civil voulait qu’on m’appelât Jean.

Le premier trimestre en son entier se passa de cette manière, Desclous et Florentin intriguant pour obtenir la reprise des cours et s’évertuant à détruire les objections de Monsieur Rousseau au long de maintes joutes verbales. Dans ces conditions, leurs relations ne tardèrent pas à se tendre. Lorsqu’ils croisaient notre professeur de musique dans les couloirs, c’était, de Desclous et Florentin, à qui émettrait le plus distinctement, sur le ton de la conversation, un allusif : « c’est la coutume ! ». Florentin, très paisible de caractère, se chargeait généralement des prises de contact orageuses à tel point qu’il en devint bientôt aussi mal vu que je l’avais été.

Deux ou trois semaines avant Noël, Monsieur Rousseau céda aux instances de mes deux camarades et, convaincu sans doute qu’il serait profitable à sa réputation de présenter cette année encore des élèves au Bac-musique, reprit ses cours facultatifs. Il avait à cela une raison supplémentaire : ne pas porter tort à Robert, un nouveau qui, à l’instigation de  Desclous dont il était l’ami, allait se plaindre périodiquement au maître de ne pas recevoir l’initiation musicale à laquelle il avait droit.

Monsieur Rousseau avait fini par reconnaître :

- Dis donc, Robert, tu peux venir si tu veux. Tu n’as pas à subir les suites de l’inconscience de ces deux lascars.

Finalement les « deux lascars », Declous et Florentin, s’étaient présentés à l’heure dite et Monsieur Rousseau n’avait fait aucune difficulté pour les accueillir, sinon qu’il avait commencé son cours par un « allons-y » lourd de sombres pressentiments.

Les choses reprirent leur train habituel, Florentin très mal considéré à cause des échanges verbaux du premier trimestre et de son comportement souvent désinvolte, et Robert lui-même vite discrédité par l’hilarité que déclenchait chez lui le didactisme original du professeur, auquel il n’était pas habitué. À l’inverse, Desclous affichait un sérieux inaltérable fondé sur une discrète humilité, qui ne tarda pas faire remonter ses actions.

L’année scolaire se déroula ainsi jusqu’au Bac-Musique où Quentin, Florentin et Desclous firent chacun des merveilles. Monsieur Rousseau n’hésita bien sûr pas à se flatter pour lui-même de ces succès. Nous résolûmes de l’en remercier comme il convenait, Desclous, Cardon et moi, et, nous étant transportés au taxiphone de la gare, théâtre de nos exploits passés, nous appelâmes une dame Celsia dont nous avions trouvé le numéro dans l’annuaire, pour lui demander de transmettre à son voisin Monsieur Rousseau, un message d’un nommé Bouchou qui ne parvenait pas à le joindre et souhaitait bénéficier de ses avis au sujet de la création d’une chorale. Pendant ce coup de fil, Cardon qui avait eu l’idée de cette dernière facétie et l’avait précédée de quelques appels muets, arpentait le trottoir devant la cabine téléphonique dont l’habitacle exigu contenait au maximum deux personnes.

Comme il était prévisible, nous n’eûmes jamais d’échos de l’effet produit par ce message indirect, mais pendant la semaine qui suivit, Monsieur Rousseau, rencontrant Florentin dont il se méfait de plus en  plus, lui décocha par deux fois un ricanement sarcastique dont il était coutumier lorsqu’il était gêné ou furibond.

J’ai déjà signalé que Desclous, à raison d’un travail de « lèche » insistante, en était presque parvenu à reprendre la position d’élève modèle qu’il avait tenue deux ans auparavant. Notre professeur se laissa si bien conquérir par ce revirement que, sachant que Desclous avait l’intention de suivre après le baccalauréat l’enseignement du lycée musical La Fontaine, il s’offrit à lui donner gratuitement des leçons pour lui apprendre les rudiments du piano. L’élève accepta et, rempli de bonne volonté, travailla sur cet instrument « Le Gai laboureur » dont le maître lui avait confié la partition. Or, ce que l’apprenti pianiste avait omis de préciser, c’est que, s’il n’avait jamais étudié le piano, il le pratiquait en autodidacte. Quand notre professeur s’aperçut que son disciple en connaissait à peu près autant que lui, il planta là ses cours d’initiation sans dissimuler son agacement.

(à suivre)

Le Cahier Chamboulive (suite n°XI)

Tel fut le bref épisode de Rousseau professeur de piano, lui qui déclarait lorsqu’il s’embarrassait les mains sur le clavier :

- Avec mes doigts de violoniste, j’aurai toujours du mal comme pianiste !

Si l’expérience pédagogique n’avait pas été précisément concluante, du moins Monsieur Rousseau s’était-il rendu compte des capacités de Desclous, ce dont il ne se fit faute de profiter avec cette souplesse artificieuse qui faisait la constante de sa conduite professionnelle. Il avait entre autres responsabilités, la charge de diriger la chorale du lycée Boileau, un assemblage de mouflets et de potaches aux allures et voix les plus disparates, dont l’essentiel de l’activité revenait, souvent en pleine période de mue, à marmonner des chants patriotiques aux fêtes de l’armistice. Le mode de recrutement de ce corps artistique était principalement fondé sur une substantielle majoration des notes aux compositions de musique, ce qui, alors que j’étais en troisième, se traduisait en pleine classe par le dialogue suivant :

Monsieur Rousseau : Durand ?

Durand (donnant sa note calculée suivant la grille de correction fixée par le professeur) : 18.

Monsieur Rousseau : Dis-moi, Durand, tu vas bien à la chorale, toi ?

Durand : Oui, m’sieur.

Monsieur Rousseau (impérial, à l’élève qui tenait la feuille de notes) : Tu lui mettras 20.

Ce type de péréquation provoquait généralement un flottement dans la classe où fleurissaient les apostrophes de : faillot ! ch’cul ! c’est pas juste ! etc. Mais notre professeur voyait dans la proclamation impudente de ce favoritisme la meilleure des réclames possibles pour renouveler ses effectifs chantants toujours menacés par la pénurie. Il y recourait donc chaque fois que les circonstances le commandaient. En ce troisième trimestre de l’année 1968/1969, il eut l’idée, comme chef de chœur, de faire enregistrer un disque à la chorale du lycée. La difficulté était de trouver un pianiste capable de soutenir les masses vocales et d’improviser un accompagnement sous les chants a capella en les appuyant d’une harmonie de bonne facture. Lui-même ne se sentait pas de taille, je suppose, à affronter cette tâche.

- Allez, mon vieux, merci ! Mais tu verras, c’est un travail intéressant que je te demande-là…

La première répétition de la chorale se passa sans incident majeur, en présence de Florentin qui avait réussi à se faire embaucher comme technicien ingénieur du son, affecté au magnétophone ; après avoir postulé la place avec opiniâtreté, Florentin usait fréquemment la patience Monsieur Rousseau en se trompant dans les commandes de l’appareil.

Un autre personnage assistait à la scène et suivait avec un amusement mal dissimulé les efforts impuissants dépensés par Monsieur Rousseau pour contenir sa troupe de chantres récalcitrants : c’était Monsieur Le Goanvic, professeur de lettres et grand promoteur d’activités culturelles au lycée Boileau où il incommodait à peu près tout le monde en se mêlant systématiquement de ce qui ne le regardait pas. Sa frénésie de service était celle d’un boy scout envahissant ; il épanchait son indiscrète bienfaisance sur dix activités concurrentes auxquelles il n’accordait qu’un résidu de son temps, sans jamais consacrer à aucune d’elles la pleine attention qu’elles auraient méritée. Monsieur Rousseau supportait mal ce tourbillon étique auquel il reprochait à deux ans d’intervalle le fiasco de L’Arlésienne de Bizet qui provenait, selon lui, de ce que l’orchestre, au lieu d’être admis à jouer sur scène, avait dû s’installer en contrebas, devant les tréteaux.

Mais comme Monsieur Le Goanvic avec sa fausse simplicité copain-copain était l’homme indispensable à toute manifestation culturelle du lycée, notre chef de chœur ne pouvait se dispenser d’avoir recours à ses bons offices et s’y résolvait avec cette obséquiosité qui, quelque sentiment qu’il eût, régissait ses relations avec ses égaux ou ses supérieur.

Malgré la réunion de toutes ces conditions favorables, la séance d’enregistrement n’eut jamais lieu. Monsieur Rousseau, sous prétexte qu’il était obligé d’assister à un conseil de classe, avait soudain laissé tomber l’édifice de ronds de jambe et de flatteries qu’il avait érigé en vue d’immortaliser dans la cire l’exécution de sa chorale.

Nous touchons à ce point au terme de l’affaire Bouchou qui connut son épilogue peu après. Le cynisme avec lequel Monsieur Rousseau avait abandonné ses projets d’enregistrement, nous incita à relancer brièvement, en attendant une meilleure inspiration, la pratique des « coups blancs » de vieille mémoire ; puis, en dépit des examens des uns et des autres, qui venaient compliquer notre coordination, nous parvînmes à conjuguer nos efforts pour élaborer la lettre suivante :

 

 

« Monsieur,

 

Votre numéro de téléphone et celui de notre établissement de rééducation pour muets du n°33 de la rue de la Bouche Ouverte à Mirmont ne différant que d’un chiffre, nous prenons l’initiative, à la suite de nombreuses alertes dont nos services ont été destinataires, de vous prévenir que vous vous exposez à recevoir par erreur des communications apparemment silencieuses.

 

 Je vous serais donc obligé, dans un tel cas, de vous abstenir de toute manifestation d’impatience ou d’irritation propre à ébranler le moral de nos malades aphones.

 

La maîtrise de vos réactions sera une véritable contribution à l’avancée de la science dans le domaine si délicat du mutisme pathologique.

 

Avec mes remerciements anticipés, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’assurance de mon ressentiment distingué.

 

Le Directeur de l’Institut,

 

André CLAIRBOC. »

(à suivre)

samedi 16 novembre 2013

Le Cahier Chamboulive (suite n°VII)

Notre hôte partit en apparence très satisfait malgré le sourire de sombre ironie dont il me gratifia quand je l’assurais du plaisir que nous avions eu à le recevoir. Son analyse de la partition musicale était toujours la même ; il nous reprocha d’avoir écrit nos préfaces au passé, ce qui les rendait lourdes. « C’est comme Flaubert dans Salammbô, les gars. » Cardon parvint même à choquer notre critique en lui citant une phrase de Staline qui considérait normal qu’un soldat, après avoir parcouru quatre mille kilomètres, allât se délasser avec une femme.

Les vacances de Pâques terminées, les cours reprirent sans évènement marquant jusqu’à mon épreuve de musique du baccalauréat. Les mots involontaires de Monsieur Rousseau continuaient à fleurir :

« J’étais content de moi, les gars… j’avais joué mon morceau à peu près juste. » nous racontait-il en évoquant ses examens. Cette réussite avait de quoi nous étonner car je me rappelle avoir entendu Monsieur Rousseau trébucher à quatre reprises sur « Le Beau Danube Bleu » qu’il tentait vainement de reproduire à l’oreille sur son violon.

Comme nous parlions de chansons, je me pris à citer « J’ai Deux Amours », de Vincent Scotto.

Monsieur Rousseau :

- J’ai deux amours… mais c’est rien, ça, écoute (il pianote la mélodie) c’est une formule ; des chansons comme ça, je t’en compose dix par jours, mon vieux !

Desclous, faisant chorus :

- Naturellement !

Monsieur Rousseau :

- Ah, parce que, bien sûr, tu en ferais dix par jour, toi !

Le profit que nous retirions des cours facultatifs était limité. La méthode pédagogique du maître consistait à nous commenter indéfiniment ses pochettes de disque et à faire hurler un électrophone au maniement duquel il avait beaucoup de mal à s’adapter.

Parlant d’une de ses classes turbulentes :

- La prochaine fois, je leur fais écouter la Symphonie Fantastique en entier, ça leur apprendra !

Lors du cours qui précéda immédiatement le Bac-musique, Monsieur Rousseau désirant de plus en plus se débarrasser de Desclous, Florentin et moi, nous déclara ne plus pouvoir à l’avenir nous réunir le vendredi soir, comme l’habitude en avait été prise. Il regroupait ses deux cours facultatifs le mardi soir, à une heure qu’il savait nous être très incommode. Comme nous indiquions que ces nouvelles dispositions ne pouvaient nous convenir,

- Qu’est-ce que vous voulez les gars, nous dit-il, c’est la coutume !... la coutume, eh oui !

Ce devait même être une coutume diablement savoureuse à voir la mimique satisfaite de notre professeur au moment où il nous rappelait l’existence de cette tradition.

Bien que ne nous abusant point sur la valeur du motif qu’il nous opposait, nous sortîmes l’air simplement préoccupé, tandis que Monsieur Rousseau nous poursuivait d’un « allez, au revoir les gars ! » pour une fois presque gouailleur. Mécontents de la façon dont notre professeur entendait se débarrasser de nous, nous fîmes le serment de le forcer à nous reprendre.

L’épreuve musicale du bac se déroula sans encombre, et le 18 sur 20 que j’en rapportai honora fort Monsieur Rousseau qui crut devoir le rattacher à ses mérites. Le lendemain, Desclous, Florentin et moi allions lui rendre visite. Je commençai :

- Nous nous sommes renseignés, Monsieur, (c’était faux) et nous avons appris que les cours facultatifs n’avaient pas été regroupés, l’année dernière… Or vous nous avez dit que c’était la coutume.

- Oui, mais la coutume, avec moi, c’est d’être poli, les gars !… Non mais, je ne vais tout de même pas être à vos pieds après ce que vous m’avez fait. Mais quoi encore ! Je n’ai pas oublié, vous savez !

- Vous nous aviez promis de ne plus nous en reparler…

- Voilà, je vais me gêner maintenant ! Avec un gars qui, l’année dernière a fichu l’orchestre par terre.

La mauvaise foi de Monsieur Rousseau à mon égard était si flagrante que nous ne prîmes pas la peine de la relever et nous contentâmes d’observer un silence d’étonnement incrédule. Je fis valoir timidement qu’il était regrettable que notre professeur, malgré les ressentiments qu’il exprimait, fût venu à la maison et qu’il eût paru sceller ainsi la réconciliation  alors qu’il n’en était rien.

Réponse du maître :

- Tu sais très bien que si je suis venu chez toi, ce n’était pas pour toi, Chamboulive. C’était pour Desclous.

Desclous jeta alors une remarque insidieuse.

- Et la musique moderne, on ne la fera pas, Monsieur ? On devait la faire avec vous.

- Eh bien, non, mon vieux, je ne peux pas.

Sur quoi Desclous demeurait ostensiblement sceptique.

- Ah, et puis écoutez les gars, si vous n’êtes pas contents, c’est le même prix. Je fais mon cours le mardi, c’est tout ! Allez, au revoir.

Dans le courant de la semaine qui suivit, le maître, très sombre, accrocha Desclous dans un couloir et lui déclara reprendre ses cours du vendredi soir. « Tu diras ça à tes camarades. » Je ne sais ce qui avait plié sa résistance ; peut-être la direction du lycée tenait-elle à le voir maintenir son enseignement facultatif ?…

(à suivre)

Le Cahier Chamboulive (suite n°VIII)

Là où Monsieur Rousseau n’eut pas de chance, c’est qu’à peine avait-il recommencé ses cours, qu’éclataient les évènements de mai 68. Après avoir capitulé, il nous fit un cours qui resta sans suite cette année-là ; la politique s’en mêlant, nous délaissâmes le lycée et il ne nous revit plus dans les semaines qui nous séparaient encore des grandes vacances.

Pour lors, la date du B.E.P.C. approchait et si cette échéance nous paraissait importante, la raison en était que Monsieur Rousseau, lors de la « scène des aveux », nous avait parlé du coup de téléphone qu’il avait reçu d’un mystérieux correspondant « au moment du B.E.P.C. ». Il voulait bien entendu faire allusion au fameux monologue dit du plumard. Desclous, les Valois, Cardon et moi, attachés par caractère aux solennités, ne pûmes nous empêcher de commémorer ce fait mémorable.

L’anniversaire tomba un jeudi, si j’ai bonne mémoire, et pour être sûr que Monsieur Rousseau saisisse le sens de cette célébration, Cardon s’était chargé de lui faire parvenir une correspondance préparatoire et explicative dont voici le schéma :

 

mardi : B.E.P.C. ***

(A.C.)

 

mercredi : B.E.P.C. **

(A.C.)

 

jeudi (matin) : B.E.P.C. *

(A.C.)

 

Le mystérieux A.C. qui signait ces messages cryptés n’était autre qu’André Claveau dont on verra le rôle dans cette aventure. Grâce aux trois courriers successifs, déposés dans sa boîte aux lettres, nous étions sûrs qu’il ne décollerait pas du téléphone de tout le jeudi après-midi… et bien lui en prit car les appels sur sa ligne ne manquèrent pas.

Réunis chez les Valois, Desclous, Cardon et moi, nous nous efforçâmes de donner à la journée un caractère historique qui pût lui survivre.

Au premier coup de téléphone, Desclous préposé à la manipulation de l’électrophone et Florentin au maniement du disque sur le plateau, nous diffusions à destination de notre correspondant la charmante chanson d’André Claveau, « Bon Anniversaire ». Au bout du fil, Monsieur Rousseau commençait par un Allô ? qui restait sans réponse puis, au début du disque, émettait un « Ah, ah, c’est donc ça ! » explicitement ironique. Le disque fini, Monsieur Rousseau espérant entendre l’un de nous se trahir, restait à l’écoute ; nous repassions une seconde fois « Bon Anniversaire » et notre interlocuteur, lassé, raccrochait.

Au hasard de nos recherches dans la pile des disques de la famille Valois, nous découvrions la chanson du Grand Méchant Loup, extraite du dessin animé « Les trois petits cochons » de Walt Disney. La mélodie est sautillante, chantée dans un registre enfantin sur des paroles volontairement naïves.

 

Qui craint le grand méchant loup

C’est p’têt’ vous, c’est pas nous,

…………………………………..

Nous n’allons plus l’rencontrer,

………………….. c’est bien fait etc.


Ce morceau cadrait admirablement avec la situation, et Monsieur Rousseau en eut son content : dans sa version normale en quarante-cinq tours,  dans  une tessiture suraiguë en soixante-dix-huit et dans des basses caverneuses en trente-trois tours jusqu’à ce qu’il raccrochât après quelques instants de silence. Sans doute y eut-il ensuite un appel téléphonique au cours duquel aucune des parties en présence ne prononça le moindre mot, chacun étalonnant les capacités de résistance de l’adversaire… Nous étions tout réjouis de la fête, et du lustre donné à notre anniversaire.

A dater de ce jour il nous arrivait, lorsque nous étions désœuvrés et dans les dispositions adéquates, d’adresser des coups de téléphone muets à Monsieur Rousseau qui, à chaque fois, répondait par un « Allô ? » engageant et correct. Nous en étions donc là de nos inventions lorsqu’au début du mois de juin 1968 notre professeur contre-attaqua par ce que nous appelâmes ensuite le « coup de l’inter », une ruse où il manifesta l’étendue de sa malice tandis que Cardon confirmait face à lui son imperturbable sang-froid.

Voilà l’affaire. Pour clore un après-midi déjà émaillé de deux ou trois coups de téléphones muets, Cardon s’était décidé à en lancer un dernier. Nous opérions dans des cas semblables soit au taxiphone de la gare, soit à celui du Rex, une salle de cinéma qui avait l’avantage de se trouver tout à proximité de l’appartement de mes parents. L’appareil y était détraqué et, si l’on appuyait sur la touche « annuler », il rendait les pièces de monnaie après communication, propriété qui n’était pas sans intérêt pour nous lorsque nous l’utilisions pour des échanges véritables sans nous limiter à des appels silencieux. Desclous et moi nous attendions Cardon à quelques mètres de la cabine où celui-ci s’était engouffré. Quand il nous rejoignit, il nous raconta qu’il avait composé le numéro ordinaire de Monsieur Rousseau et que, contrairement à son attente, une voix de femme s’était adressée à lui pour lui dire « Allô, Monsieur, ici l’inter… Allô, ici l’inter. » Il en fallait plus pour démonter l’impassible Cardon qui, comme il nous le rapporta, avait alors raccroché flegmatiquement, sans proférer la moindre syllabe. Il s’agissait à l’évidence de l’épouse de notre correspondant et c’est son mari sans doute qui avait dû inventer l’habile stratagème… Nous en étions d’autant plus persuadés, que Cardon nous assura que son interlocutrice avait un ton d’actrice qui en rajoute, et pas du tout la voix d’une femme occupée à répéter continument à longueur de journée « Allô, ici l’inter ».

(à suivre)

Le Cahier Chamboulive (suite n°IX)

Le temps de remonter à la maison, nous rédigions le billet suivant :

 

« Monsieur,  

                  

Pas mal le coup de l’inter…

 

Mais pourquoi m’avoir interpellé d’un « Monsieur » quand je n’avais pas encore ouvert la bouche ? Il paraît en effet difficile, même pour une employée de l’inter téléphonique, de connaître le sexe de son interlocuteur avant de l’avoir entendu proférer un son.

 

Félicitations tout de même pour l’effort accompli ! Ne vous découragez pas !

 

P.S. : Fameuse, votre imitation de voix féminine.

 

A.C. »

 

Une fois de plus le scribe fut Cardon qui se chargea également de déposer le message dans la boîte aux lettres de Monsieur Rousseau. Ce fut notre dernier haut fait pour l’année scolaire 1967/1968. Il nous arriva bien à onze heures du soir d’aller chanter « Bon Anniversaire » et « Le Grand Méchant Loup », Florentin et moi, sous les fenêtres du maître, mais ses capacités de sommeil étaient telles que nous ne sommes pas sûrs qu’il nous ait entendus.

Enfin sur les conseils de Desclous, je téléphonai à Monsieur Rousseau, cette fois-ci en me nommant, pour le remercier de ma note en musique qui seule, prétendais-je, m’avait permis d’avoir mon bac. Je n’obtins aucune réponse. Nous avions agi de la sorte car nous savions que Monsieur Rousseau n’avait qu’une hantise : me voir redoubler mon année de terminale, et devoir supporter ma présence à ses cours l’année suivante. Aussi, un jour où il nous écoutait, m’étais-je amusé à l’effrayer en déclarant tout de go à Desclous que je n’aurais jamais mon bac… Notre professeur, espérant s’être trompé sur le sens de mes paroles, me demanda, l’air indifférent, « Qu’est-ce que tu dis, Chamboulive ? » Je lui expliquai que pour de multiples raisons je n’avais pratiquement aucune chance de remporter le titre de bachelier à la fin de l’année. « Mais non, voyons, ce n’est pas si difficile que cela… Et puis tu es intelligent, tu travailles. Pourquoi ne réussirais-tu pas ? Mais si, tu l’auras, allez, tu verras… (haussant le ton :) Je te dis que tu l’auras ! » Malgré ces assurances réconfortantes, j’avais conservé une expression défaitiste. Monsieur Rousseau, moins convaincu qu’il n’aurait voulu, voyait poindre avec effroi une nouvelle année douloureuse. Il est probable qu’il fut de ceux auxquels mon succès à l’examen fut le plus agréable. Je lui devais bien cette satisfaction.

Les grandes vacances, spécialement pluvieuses pour ceux qui s’en souviennent, passèrent sans apporter d’autre élément au dossier Bouchou/Poussy et Cie.

 

 

Année 1968/1969 :

 

Ce n’est que peu de temps avant la rentrée scolaire que Monsieur Rousseau reprit de l’actualité. Desclous avait pendant les vacances envoyé à la Bourse de la Vocation quelques unes de ses compositions. Il lui fallait un « témoin » qui pût répondre de lui ; aussitôt il avait pensé à Monsieur Rousseau. Il était donc préférable que celui-ci fût informé de sa désignation avant de recevoir des organisateurs du concours un courrier auquel il n’aurait rien compris. Desclous téléphona donc à son mentor pour lui expliquer la situation et, afin de se montrer d’autant plus persuasif, lut aussi naturellement qu’il le put, un texte que nous avions écrit tous les deux ensemble. Monsieur Rousseau, contrairement à nos appréhensions, se montra très bonhomme et répondit à l’aspirant compositeur sur le mode : « mais oui, mon p’tit gars,… bien sûr… allez, à bientôt ! »

Quelques jours ne s’étaient pas écoulés, que Desclous retrouvait le maître au lycée dans des dispositions tout autres que celles qu’il escomptait. Monsieur Rousseau éluda la question de la reprise des cours, demanda ce que je devenais et précisa : « Parce que Chamboulive a recommencé ses c… à la fin de l’année. » Les entrevues qui suivirent n’apportèrent rien de plus positif à la situation ; Monsieur Rousseau faisait tout pour proposer des heures qui ne convinssent pas à Florentin et à Desclous, et feignait de prendre leurs dénégations pour un refus de suivre son enseignement, ce qui lui donnait en outre le luxe d’être vexé. Mais il s’y prenait si maladroitement qu’il ne cessait de se contredire, de s’emmêler dans le réseau de son emploi du temps, dans les motifs mensongers qu’il alléguait pour se prétendre indisponible. Il était manifeste que professeur Bouchou renâclait à reconstituer autour de lui l’équipe inventive qui l’avait tant distrait l’année précédente.

(à suivre)

samedi 2 novembre 2013

Le Cahier Chamboulive (suite n°III)

Nul parmi nous, bien sûr, ne savait de quoi il parlait. Ce jour-là nous fîmes une dictée musicale pour les motifs que je vais éclaircir.

Rousseau : « Aujourd’hui, les gars, nous allons faire une dictée. »

Moi : « Je n’ai pas de quoi la faire, Monsieur, il me manque du papier. »

Rousseau : « Mais ton cahier où tu prends tes notes… »

Moi : « Ce sont des feuilles volantes, elles n’ont pas de portées. »

Rousseau : « Eh bien, demande une feuille de papier à musique à l’un de tes camarades… D’ailleurs, tu me montreras tes notes tout à l’heure. Pourquoi ?... Non mais, pour voir comment tu les prends, hé, hé… »

Ombre du soupçon, je te sentis ce jour-là planer sur mon chef ! Je montrais néanmoins mes notes à la fin de l’heure de cours. Elles étaient prises convenablement et mon écriture, plutôt régulière, ne pouvait en aucune manière se confondre avec le graphisme remuant et accidenté de notre camarade Cardon. Desclous fit bruyamment remarquer la qualité de mon travail et Rousseau, louchant sur le paquet de feuilles de mon classeur d’où il escomptait quelque indice, fut forcé d’acquiescer, l’esprit manifestement ailleurs.

Il me revient maintenant en mémoire, qu’en septembre, avant la rentrée des classes ou au  moment de celle-ci, notre camarade Cardon avait seul, de sa propre initiative, téléphoné à Monsieur Rousseau en endossant la personnalité de Bouchou. Il était tombé sur Madame Rousseau qui n’était apparemment pas au courant du précédent épisode ; elle proposa à Cardon de transmettre son message à son époux. Mais Cardon, après avoir décliné sa fausse identité, déclara que ce n’était pas la peine, et raccrocha.

Une quinzaine de jours devait s’être écoulée quand nous nous réunîmes à nouveau chez Desclous à La Taille et décidâmes d’envoyer une lettre à Monsieur Rousseau ; nous la rédigeâmes à cinq. Telle en fut à peu près la teneur :


 

« Cher Monsieur,

 

Devant le succès sans cesse accru de notre publication Poussy, et vous comptant parmi ses plus fidèles lecteurs, nous vous adressons aujourd’hui le bulletin qui vous permettra de vous abonner à notre revue.


 Formule à remplir :

Je, soussigné(e)……………………………………………… …………..domicilié(e) à…………………n°………rue………………………..déclare m’abonner pour 1 000 F versés entre les mains de Maître Bouchou, notaire, à la publication semestrielle Poussy, et à renouveler mon abonnement pendant dix années consécutives. Pour cela je suis décidé à « ne pas y aller par le dos de la cuiller » comme disait Penderecki. [Expression imagée de Monsieur Rousseau.]

En outre votre abonnement vous donne droit de participer gratuitement à notre grand concours « Faut pas Poussy » dont le règlement est énoncé ci-dessous.

Vous ne pourrez vous y conformer qu’après constat par Maître Bouchou, huissier de justice et frère du précédent, de votre virginité… [fin du verso de la lettre, le reste se poursuivant au verso :] …de casier judiciaire.


Règlement :

1)  Le niveau du baccalauréat est exigé pour nos épreuves. À défaut une agrégation de grammaire pourra suffire.

2)   Les réponses doivent nous parvenir au plus tard le plus tôt possible.

3)   [oublié]

 

Question :

Dans notre récent numéro Poussy de Lammermoor combien avez-vous pu relever d’inexactitudes concernant la situation intérieure de la Silésie en 1334 ?

 

Question subsidiaire :

Joignez à votre envoi la somme qui vous paraît le mieux adaptée aux circonstances.

 

Notre adresse :

5 rue de Pousse-pousse iranien PARIS XVIe. »


 

Tapée à la machine à écrire par Florentin, cette lettre fut remise à Rousseau par les bons soins de Cardon dans le courant de la semaine qui suivit. Nous avions fait les frais d’une enveloppe dont l’expéditeur se donnait pour la Société de Musique Contemporaine afin de retenir l’attention de notre correspondant dont les goûts musicaux s’arrêtaient à Bizet.

Les cours qui suivirent se déroulèrent dans une atmosphère de guérilla continue dont je ne ferai que rapporter les principales péripéties. Les allusions tombaient drues :

- Vous connaissez la Société de Musique Contemporaine, les gars ? Elle me propose 10 000 nouveaux francs.

- C’est énorme ! Acceptez-les !

- Non, eh non, c’est qu’elle me propose de les payer justement. Qu’est-ce que vous en pensez, les gars ?

Aussi :

- Mon peintre préféré c’est Bouch…er.

Nous opposions au flot continuel de ces discrètes évocations des mines inexpressives qui nous permettaient d’éviter les explications scabreuses.

(à suivre)

 

Le Cahier Chamboulive (suite n°IV)

Quelques semaines avant Noël, profitant de l’atmosphère de confiance mutuelle qui continuait à régner entre notre professeur et nous, nous lui montrâmes la partition d’Atala, l’opéra dont Desclous avait écrit la musique et les frères Valois, Cardon et moi, le livret.

Ne comprenant rien à l’intrigue imaginée par Chateaubriand, Monsieur Rousseau commença par nous reprocher de ne pas avoir choisi Orphée pour sujet ; ça du moins, c’était une histoire d’opéra… Ensuite il se pencha sur la partition dont il se mit à siffloter une des parties. Il était tombé, comme par hasard, sur la ligne des timbales qui rythmaient sur deux notes, pendant la durée de quatre pages, le chant guerrier de la tribu des Natchez. La sentence du maître fut que tout cela procédait de « réelles dispositions musicales » et que le livret qui comportait des vers de six pieds « avait la forme de ceux de Bizet. »

Les vacances de Noël survinrent sans autre évènement marquant ; Desclous et moi, adressâmes chacun une carte de vœux à Monsieur Rousseau, et, le jour où je postai la mienne à Paris, un mot signé Bouchou, rédigé de la main de Cardon, était expédié depuis Mirmont à notre professeur.

Nous en eûmes un léger écho.

- Dites, les gars, j’ai reçu une carte pendant les vacances mais je ne suis pas parvenu à lire la signature ; elle n’est pas de l’un de vous, par hasard ?

Moi : Vous avez reçu la mienne, Monsieur ?

- Mais, oui, j’ai reçu la tienne, mon petit gars !

Florentin, comme s’excusant : Moi, je n’ai pas pu vous en envoyer parce que...

- Non mais bien sûr, je comprends… allons !

D’ailleurs, autant Desclous et moi avions mauvaise presse auprès de Monsieur Rousseau, autant Florentin qui se forgeait l’apparence d’une étourderie naïve, lui paraissait innocent des menées dont nous pouvions être coupables. Si notre professeur continuait d’exhiber en notre présence une expression subtile et ironique, il subissait en réalité de fréquents accès d’abattement ou d’impatience à l’idée d’une enquête qui n’en finissait pas. À la fin de l’entretien,

- À vendredi, nous dit-il, (avec intention) si je ne suis pas malade.

Desclous :

- Bien sûr.

- Ah, parce que tu voudrais que je sois malade, peut-être ?

Le dernier vendredi avant ce que nous appelâmes plus tard la scène des aveux, Monsieur Rousseau nous tendit un piège dont on appréciera le machiavélisme. Nous montrant un manuscrit ancien, remarquablement calligraphié :

- On peut dire qu’ils se donnaient du mal, ces gars-là. Tiens, il s’appelait Léopold, celui qui a recopié ça… Léopold… Hé hé, justement, c’est mon second prénom, même qu’il y a des gens qui m’appellent toujours Léopold… y en a même qui me l’écrivent. Moi, chaque fois que je reçois un courrier adressé à « Monsieur Léopold Rousseau » ça me fout en rogne, les gars… oui, ça me fout en rogne !

Et le pauvre homme faisait tous ses efforts pour paraître exaspéré à l’évocation de ces épitres impertinentes qui lui attribuaient un prénom honni, mais son visage trahissait la joie rayonnante de nous coincer dans un avenir proche. L’intérêt avec lequel nous l’écoutions en l’assurant que sa réaction de contrariété était bien compréhensible, lui semblait de bon augure pour la réussite de son stratagème. Mais il ne reçut pourtant jamais aucun pli adressé à Monsieur Léopold…

Je pense que c’est cet échec qui redoubla sa mauvaise humeur. De fait, le mardi suivant, lorsque Desclous, Florentin et moi, nous allâmes le trouver pour lui demander de nous prêter une partition de la Walkyrie, sa réponse fut négative.

(Attitude déprimée et grave :)

- Non, les gars, il m’arrive ces temps-ci des choses très désagréables… vous voyez ce que je veux dire… je ne vous prêterai plus rien jusqu’à ce que les coupables soient découverts. Allez… Toi, Desclous, reste !

Il garda Desclous avec lui et lui demanda de mener une enquête discrète sur des canulars dont il était la victime. Il l’assura qu’il était à deux doigts d’en découvrir les auteurs. « Après-demain j’aurai la preuve qui me manque. » Enfin, il lançait à Desclous : « Les mots passent, les écrits restent » et « Professeur Bouchou n’est pas si bête qu’on pense. »

Notre camarade nous rejoignit assez inquiet et sut nous faire partager son anxiété malgré cette histoire de preuve qui semblait relever d’un leurre éhonté. Cardon que je prévins pendant le cours d’histoire suivant, la trouva bien bonne et ne se sentit nullement menacé par la découverte éventuelle du pot aux roses.

Le cours facultatif de musique du vendredi suivant se passa sans heurts mais, comme nous nous apprêtions à nous retirer, Monsieur Rousseau retint Desclous auprès de lui. J’attendis dans le couloir avec Florentin qui me tenait compagnie.

Au bout de quelques minutes passées à m’interroger sur la façon dont les choses allaient évoluer, la porte de la salle de musique s’entrebâilla et la tête de Monsieur Rousseau se découpa dans l’ombre :

- Chamboulive, viens donc un peu !

J’entrai et vis Desclous effondré, sanglotant avec une ardeur qui ne me parut pas entièrement simulée.

J’adoptai pour ma part une expression navrée, relevée d’un brin d’étonnement qui ne gâtait rien.

- Tu vois où il en est ton camarade, me dit Rousseau d’un air féroce ; alors, tu n’as rien à me dire ?

- Vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir ; je pense que je n’ai plus grand chose à vous apprendre, répondis-je.

(à suivre)

Le Cahier Chamboulive (suite n°V)

Nous nous expliquâmes donc, Desclous les yeux humides de contrition, moi rapportant les faits avec autant de flou que je le pouvais et Monsieur Rousseau jubilant d’avoir confondu les coupables.

Nous comprîmes rapidement, à voir la satisfaction de notre professeur, que nous ne risquions pas grand-chose à le renseigner et qu’une fois sa curiosité assouvie, il s’en tiendrait aux satisfactions d’amour propre que lui procureraient nos aveux, sans plus chercher à exercer de représailles contre nous.

L’assurance nous revint. Emporté par les évènements et contraint de prendre une contenance, j’avais, depuis le début de l’entrevue, forcé mon attitude dans le sens de l’étourderie, comme si la portée de mes actes n’avait pas affleuré ma conscience. C’était d’ailleurs l’idée très exacte que Monsieur Rousseau se faisait de moi ; il ne fut donc pas surpris de ma conduite. M’efforçant de trouver un ton naturel, je discutais de l’affaire avec lui, comme s’il se fût agi d’une histoire qui ne m’aurait pas concerné ; je le complimentai sur la manière perspicace dont il avait fait progresser son enquête – en réalité bien incomplète –, l’approuvai avec sollicitude quand il nous déclarait avoir eu du mal à nous soupçonner, et lui demandai quelques détails sur ses investigations.

Desclous, dans son coin, tâchait de se faire oublier et me laissait le soin de me débrouiller. À toutes fins, ignorant les intentions de notre accusateur, j’avais commencé dans le registre « je me reconnais seul coupable, j’assume l’entière responsabilité des faits, si l’un de nous doit être sanctionné etc. ». Je tâchai de le distraire en donnant à ma confession un tour aussi envahissant que possible dans le but de détourner son attention des charges qu’il avait réunies contre nous.

Nous apprîmes que ce qui l’avait blessé, ce n’était pas les lettres, « des blagues d’étudiants, des plaisanteries, encore que pas toujours de très bon goût, d’ailleurs ! », mais le coup de téléphone où nous l’engagions à regagner “son plumard”. Cette exhortation l’avait apparemment beaucoup affecté ; il avait enregistré la communication et se doutait que c’était ma voix (j’aurais bien voulu savoir comment…) Ensuite la lettre d’abonnement à Poussy avait confirmé ses doutes : il y avait reconnu mon style et ma manière de penser, ce dont je m’étonnai puisque nous avions été cinq à la rédiger de concert.

- Mais si, Chamboulive, il y en a peu qui soient capables d’écrire une lettre comme ça dans le lycée.

Et de conclure :

- Vous vous croyez malins, les gars, mais vous l’êtes trop !

Nous nous excusions. Je lui reprochai d’avoir attaché trop d’importance à un coup de téléphone où nous disions n’importe quoi.

- Non, mais attrape-moi pendant que tu y es ! Regarde ton camarade, il regrette, lui. (S’adressant soudain à Desclous :) Ah, et puis, cesse de pleurnicher, veux-tu !

Monsieur Rousseau nous raconta encore comment ayant traité un jour un de ses élèves de « petit crétin », il reçut peu après une communication téléphonique dont la teneur était celle-ci : petit imbécile. Il avait fait le rapprochement et avait pu pincer le coupable. Nous nous émerveillions. Enfin, stimulé peut-être par notre repentir, il éprouva de son côté l’envie de jouir de sa minute de grandeur d’âme :

- Allons, je passe l’éponge, je sais bien que vous n’êtes pas des adultes. On n’en reparlera plus. Mais vous savez, les gars, moi qui me donne du mal pour vous, je me trouve bien drôlement récompensé !

Nous le remerciâmes avec effusion et rejoignîmes Florentin qui nous attendait patiemment dehors. Desclous nous mit au courant de ce qui s’était passé avant mon arrivée ; Monsieur Rousseau l’avait d’abord assez désagréablement impressionné en lui demandant la profession de son père puis lui avait reparlé de l’affaire avant de lui déclarer :

- Tu ne vois pas qui fait tout ça ?

- Non.

- Eh bien, moi, si : c’est toi.

Desclous avait alors jugé utile d’avouer sur le mode larmoyant, et Rousseau lui avait alors demandé :

- Et Chamboulive ?

Ma complète implication dans les faits incriminés avait alors été confirmée par Desclous, et Rousseau, l’air furibond, s’était écrié avant de m’appeler :

- Chamboulive, un bon petit gars encore celui-là !

Somme toute, le professeur Bouchou avait bien manœuvré et sa méthode psychologique se révélait au point. Mais il nous semblait que, pour notre part, nous ne nous en étions pas si mal tirés ; en passant des aveux oraux, sans témoins, dans l’espace confiné de sa salle de classe, nous n’avions fourni à notre professeur aucun élément qu’il ne possédât déjà. Cependant, en considération de son indulgence, nous nous promîmes de faire amende honorable et de cesser nos mauvais tours. Quelques jours plus tard Florentin, histoire de voir, était allé se dénoncer comme coupable d’avoir tapé une lettre à la machine à écrire et Monsieur Rousseau, de moins bonne humeur qu’on aurait pu s’y attendre, avait répondu :

- Non, mais toi ça n’a aucune importance ; ceux qui m’intéressent, ce sont les deux autres. D’ailleurs on en reparlera la prochaine fois.

(à suivre)

Le Cahier Chamboulive (suite n°VI)

Cette dernière annonce, après la promesse solennelle de tout passer sous silence, nous refroidit quelque peu. Si Monsieur Rousseau ne nous reparla jamais directement de l’affaire, il était évident qu’il se mordait les doigts de n’avoir pas mieux exploité sa victoire en saisissant l’occasion de nous neutraliser un bon coup. C’est pourquoi pendant les cours qui suivirent jusqu’à la fin du deuxième trimestre, il ne manqua pas un prétexte de nous faire d’amères réprimandes, invoquant pour cela les raisons le plus futiles et les inventant même au besoin suivant son humeur. Il prétendait, par exemple, me voir ricaner sans arrêt, « alors que tes camarades sont sérieux, eux » ajoutait-il hypocritement en désignant Desclous qu’il voyait se dissiper tout autant que moi.

Une fois, Desclous alla présenter au début du cours la partition d’un concerto pour flûte qu’il venait de composer à mon intention et à celle de Florentin. Rousseau, rigidement assis à sa table, refusa de nous entendre l’interpréter. « Non, les gars, je n’ai pas le temps. » Desclous insista un peu. « Allons, non, non, je commence le cours » reprit Rousseau, toujours fixe. Je vins alors à la rescousse. « C’est dommage, nous l’avions préparé pour vous ! » Monsieur Rousseau, qui n’attendait qu’une réflexion de ce genre, en profita pour déclamer rageusement une tirade vengeresse, certainement préparée de longue date : c’était formidable tout de même ces jeunes qui se croyaient tout permis, ces gars qui voulaient que tout leur revienne, et qui se prenaient pour le centre du monde etc. !

Nous laissions se déverser la hargne professorale en y opposant une prudente soumission. Monsieur Rousseau, à bout de souffle et d’arguments, conclut enfin par un « Allons-y » pessimiste qui lui servait immanquablement d’entrée en matière dans ses moments de dépression. À peine avait-il commencé son introduction, qu’estimant n’avoir pas suffisamment frappé, il se lançait dans un nouveau discours qui débutait par ces mots : « Ah, et puis ne faites pas cette tête-là… » alors que notre attitude était celle d’une obéissance résignée.

Pour nous ennuyer, Monsieur Rousseau avait essayé de nous faire faire des dictées musicales ; mais nous les lui avions vite rendues insupportables par notre indiscipline et grâce surtout à Desclous qui n’arrêtait pas de se plaindre de ce que le piano fût désaccordé, trouvait notes et rythmes avant tout le monde et se mettait en valeur avec une vantardise bruyante qui agaçait notre professeur. Nous autres, Florentin et moi, ne cessions de nous extasier devant les exploits de Desclous et Monsieur Rousseau en était si contrarié qu’il renonça bien vite à ce genre d’exercice.

En même temps qu’approchaient les vacances de Pâques, sonnait le premier anniversaire des débuts de notre opéra Atala dont le poème d’ouverture avait été composé dans la nuit du 8 au 9 mars de l’année précédente ; nous désirions fêter ce moment historique par une audition d’extraits musicaux et littéraires de cette œuvre lyrique. Mais devant quel auditoire ? Je ne sais plus qui conçut l’idée d’inviter notre professeur… Mais nous ne fûmes pas peu étonnés quand Desclous nous apprit que Monsieur Rousseau était disposé à venir nous écouter. Son agrément était d’autant moins facile à obtenir que la réunion devait se tenir chez moi qui n’étais pas précisément en odeur de sainteté.

Le jeudi de la réception survint. Nous avions préparé Cardon, les Valois et moi, une sorte de conférence-audition pendant laquelle Monsieur Rousseau devait entendre les principaux numéros de la partition, et la lecture des différents articles, sonnets, préface et postface que nous avions écrits en complément du livret d’Atala. Un bref rappel des conditions dans lesquelles nous avions travaillé venait compléter le tout, ainsi qu’une étude du roman de Chateaubriand. Pour ce qui concernait la partie musicale, l’exposé des thèmes était fait par un trio de flûtes à bec constitué de Desclous, moi et Florentin ; les airs à proprement parler étaient exécutés à l’accordéon par Desclous qui maniait cet instrument avec maîtrise.

Monsieur Rousseau n’était pas au courant des talents d’accordéoniste de notre camarade ; Desclous était là-dessus des plus discrets, le « piano du pauvre » étant à l’époque, à cause de son répertoire léger et des limites de son jeu harmonique, unanimement dédaigné par les musiciens sérieux. Pour cette raison, le jour où nous avions une première fois présenté, au lycée, notre opéra à Monsieur Rousseau, Desclous avait interprété les extraits de sa partition au  piano et à l’accordina, un instrument à vent conçu pour l’étude de l’accordéon dont il reconstituait le clavier. Nous avions expliqué à notre auditeur qu’il s’agissait d’un instrument de déchiffrage pour les exercices à la clarinette…

Donc, le jeudi tant attendu était arrivé. Monsieur Rousseau fit son apparition à quatre heures ; nous avions eu le temps de rôder le spectacle qui nous paraissait au point. Nous l’installâmes confortablement dans le salon où il se trouva très gêné d’être le seul à manger tandis que nous faisions notre numéro ; il ne toucha pas au gâteau préparé pour lui. Nos manières prévenantes auxquelles il n’était pas habitué, l’embarrassaient.

Comme je l’ai dit plus haut, l’exécution de la partie musicale était due à l’accordéon de Desclous, dont nous avions fait un enregistrement, ce qui nous permettait de réduire à un magnétophone le matériel nécessaire à notre audition. Comme Desclous s’excusait de ne pouvoir lui offrir mieux en matière d’exécution orchestrale, Monsieur Rousseau, croyant entendre l’accordina sur la bande magnétique, approuva :

- Bien sûr !… Tiens, on dirait de l’accordéon, ton truc.

La fin de cette séance fut plutôt précipitée, notre invité étant obligé de regagner rapidement ses pénates, « sinon je vais me faire disputer, les gars. »

Il nous remercia avec une politesse cérémonieuse.

Desclous :

- Vous pouvez garder votre programme, Monsieur.

Rousseau :

- Mais je pense bien, cela me fera un souvenir…

(à suivre)

vendredi 18 octobre 2013

Le Cahier Chamboulive (suite n°II)

Cette scène se passait vers la mi-juin 1967. Peu après, l’orchestre se produisit et parvint à limiter les dégâts. À l’entracte j’allai féliciter Monsieur Rousseau qui jubilait, l’air triomphant. Mais le réveil fut dur… Pendant le cours facultatif de la semaine suivante notre professeur de musique, exhalant sa rancœur devant Desclous et Quentin, se déclara furieux contre l’orchestre auquel il reprochait d’avoir joué entièrement faux et de l’avoir couvert de ridicule. Le secret de ce brusque revirement était simple, le concert avait été enregistré et l’enregistrement, très imparfait, avait douché un peu trop vivement l’enthousiasme de la veille. Rousseau, en colère, envoya contre son électrophone un coup de pied de haut style avant de déclarer qu’il eût été préférable de me confier la partie soliste du menuet de L’Arlésienne à la place du fils Lemaire. J’ignore sur quoi se fondait son opinion car il ne m’avait jamais entendu jouer la moindre note. Ma dégradation de premier flûtiste au rang de deuxième flûte avait pratiquement coïncidé avec la fondation de l’orchestre et, m’étant trouvé depuis cantonné à un rôle mineur pour ne pas dire parasitaire, je n’aurais pu de toute façon, quand même l’eussè-je voulu, faire la démonstration de mes talents.

Les vacances survinrent ; nous consacrâmes alors un après-midi à nous rappeler au bon souvenir de notre professeur de musique. C’est Desclous qui attaqua au téléphone avec un : « Allo Monsieur Rousseau ? Ici Voltaire. » Desclous devait s’inspirer d’un texte que nous avions rédigé à deux. Mais cette fois-ci notre correspondant raccrocha rapidement ainsi qu’au  coup suivant où Desclous voulait se faire passer pour Madame Bouchou. Je le relayai. Rien ne répondit à mon appel. Je poursuivis, ne sachant trop si l’on m’écoutait à l’autre bout du fil ou si l’on avait déjà raccroché, et improvisai par jeu une tirade dans le style des films de détective américains « alors on se tait, on ne dit plus rien ? » « nous allons vous faire parler », « vous allez vous mettre à table » etc. Je conclus ce monologue par une phrase dont les répercussions furent lointaines : « regagnez donc votre plumard, c’est ce que vous avez de mieux à faire. »

Pendant les grandes vacances j’envoyai une carte postale à Monsieur Rousseau qui, très touché de ce geste, m’en remercia à plusieurs reprises à la rentrée.

 

 

 

Année scolaire 1967/1968 :

 

 

Les cours facultatifs reprirent en septembre 1967 ; nous nous y inscrivîmes, Desclous et moi. Quentin Valois qui les suivait l’année précédente, n’était plus là, ayant entre-temps quitté le lycée pour un autre établissement de la grande banlieue mirmontoise ; mais son frère Florentin le remplaçait.

Les premier cours se passèrent dans une ambiance de gaieté qui me rendit bientôt importun à Monsieur Rousseau. Celui-ci continuait à accumuler les mots d’esprit involontaires :

- La première fois que j’ai eu dix-huit ans...

- Chaque fois qu’on me la raconte, cette histoire-là, je suis toujours étonné !

Nous remarquions en outre que dans les formations de chambre où il avait joué, Monsieur Rousseau avait toujours été second violon ; compte tenu de ce que nous savions de ses talents d’instrumentiste, cette précision qu’il nous apportait de lui-même sur les constantes de sa carrière musicale, n’était pas faite pour nous surprendre.

Mais un jour nous brisâmes de la façon la plus imprévue la routine paisible de nos cours de musique. Dans un recoin de son armoire à disques, notre professeur avait déposé une brochure en bandes dessinées intitulée Poussy qui provenait sans doute d’un de ses élèves auquel il l’avait confisquée. Desclous se chargea de subtiliser l’opuscule sans concevoir sur le coup aucun projet pour son utilisation future. Le jeudi qui suivait Poussy avait donc émigré à La Taille, chez Desclous qui nous y recevait, Cardon, les frères Valois et moi. Nous résolûmes de rendre à son dépositaire le petit volume dont Desclous s’était emparé, moins son contenu que nous fîmes sauter d’un coup de lame de rasoir ; il ne restait donc plus que la couverture jaune. L’un de nous eut alors l’idée de remplacer les feuilles supprimées par une épaisseur équivalente de papier hygiénique sur lequel, après l’avoir collé, Cardon écrivit sous une dictée commune : « À Monsieur Rousseau, bien hygiéniquement, Bouchou ».

Nous avions désigné Cardon pour cette tâche parce que son écriture ne risquait pas de tomber dans d’autres circonstances sous les yeux du destinataire de notre envoi. Bien empaqueté, le volume ainsi revu et corrigé fut placé le soir même dans la boîte aux lettres de Monsieur Rousseau qui dut prendre à sa lecture un plaisir extrême. Le cours suivant Monsieur Rousseau fit en sorte de placer un :

- Tiens, qu’est-ce que j’ai fait de mon petit livre jaune ? Les gars, vous ne l’auriez pas vu par hasard ?

(à suivre)

samedi 5 octobre 2013

Le Cahier Chamboulive (suite n°I)

Desclous et moi ne manquions pas de sujets de réjouissance pendant les interminables répétitions. L’orchestre du lycée était lourd, inconsistant et indiscipliné ; le chef s’époumonait à marquer la mesure. L’amateurisme dont procédait sa direction musicale, et les traits de sa personnalité, nous donnaient matière à des citations rituelles que nous aurions pu aussi bien extraire du scénario ou des répliques d’un film  fameux. 

 Par exemple, nous avions commencé par étudier la Marche des fiançailles de Lohengrin qui, pour une raison restée inconnue, avait été ensuite retranchée du programme. Monsieur Rousseau à qui les tâches d’orchestration ne faisaient pas peur, avait estimé de bon aloi d’y ajouter un motif mozartien de son invention, confié à la clarinette ; cette ornementation XVIIIe siècle imprimait à « la musique de l’avenir » de Wagner un cachet badin aussi éthéré qu’insolite. Desclous le phrasait avec application en agrémentant sa partie de quelques trilles et appogiatures improvisés, dont notre chef d’orchestre ne manquait pas de le féliciter.   

Lorsque notre répertoire se fut stabilisé, nous eûmes pour distraction de recueillir les pensées et réparties les plus savoureuses de Monsieur Rousseau : 

 

Celui-ci surprenant une fausse note de la trompette :

 

- Aï ! Lecomte, tu vas me rejouer les dernières notes. (Aux autres :) Allons, chut !... ça arrive à tout le monde, voyons... c’est peut-être même pas lui, d’ailleurs. (Puis sans transition au trompettiste, lui montrant les notes sur sa partition :) Regarde ce que tu as fait... 

 

Au pianiste :

 

- C’est vrai que tu joues, toi, malheureusement ! Ou plutôt heureusement… je suis toujours prêt à plaindre tout le monde ! 

 

Aux violons :

 

- Les violons, vous êtes bien accordés ? C’est vrai qu’ils ne sont que deux, les malheureux. 

 

Au premier flûtiste (dont la mère était violoncelliste dans notre formation et avait droit aux égards empressés et flatteurs de Monsieur Rousseau) :

 

- Tu fais ce que tu veux, je te suis... (Une fois le morceau commencé – c’était le menuet de L’Arlésienne –, au bout de quelques mesures :) Ne presse pas surtout ! 

 

À l’orchestre :

 

- Et là, fortissimo ! Vous appuyez... Ce sera le moyen de montrer qu’on a fini. 

 

À propos du menuet de L’Arlésienne, toujours :

 

- C’est joli ce p’tit truc-là... c’est l’horizon qui fout le camp... 

 

Bref, nous tâchions de nous amuser sous la direction d’un chef gesticulant, qui tonitruait les pianos qu’il voulait nous voir respecter, noyés anonymement dans ce qui ressemblait le plus souvent à une cohue ou une débandade… C’est pourquoi, un soir où nous étions réunis, Florentin, Quentin et moi chez Cardon, l’idée nous vint, sur la proposition de ce dernier, de mystifier notre professeur de musique. Chacun le connaissait. Quentin avait suivi pendant l’année ses cours facultatifs ; Florentin l’avait vu à l’œuvre pendant les répétitions auxquelles nous l’avions amené pour qu’il les enregistre sur son magnétophone ; quant à Cardon, il avait été son élève en troisième.

Nous téléphonâmes donc à Monsieur Rousseau aux environs de dix heures du soir ; cette heure avancée n’était pas choisie au hasard car notre correspondant, au détour d’une conversation, avait eu l’imprudence de nous confier, à Desclous et à moi, « qu’est-ce que vous voulez, j’ai trop de travail… Je me couche à dix heures le soir. » Et il avait insisté en forçant sa voix sur « dix heures » comme s’il s’était agi d’un horaire surhumain, ce qui nous avait paru saugrenu.

En affectant un fort accent du terroir, je me présentai au bout du fil comme étant Monsieur Bouchou, épelai mon nom : B. O. U. C. H. O. U., officier en retraite, et donnai mon adresse. J’expliquai que je désirais fonder un orchestre de chambre amateur et qu’il me faudrait quelqu’un de solide pour guider cette formation débutante. Comme il était violoniste, et qu’il manquait justement un second violon, j’avais pensé à faire appel à Monsieur Rousseau dont la réputation était parvenue jusqu’à mes oreilles.

Mon interlocuteur avait certainement été tiré de son sommeil car malgré une voix qu’il s’efforçait de garder digne, il manifestait une certaine difficulté à suivre mes propos ; il ne se méfia cependant pas de cet appel tardif puisqu’il m’écouta tout du long, nota le nom et les coordonnées de son prétendu correspondant et ne se permit aucun ricanement, contrairement à son habitude lorsqu’il subodorait quelque chose de louche. Il répondit seulement qu’il était très occupé - eh oui ! - et qu’il reprendrait lui-même contact.

Nous ne sûmes jamais quelles avaient été les conséquences de ce premier coup de fil. Monsieur Rousseau s’était-il déplacé du côté de l’église Sainte Gudule où nous avions localisé la demeure de Bouchou, militaire et mélomane ? Quoi qu’il en fût, le spectral Bouchou était né.

(à suivre)