jeudi 29 novembre 2012

La Famille Michalon

Je me dois d’apporter quelques précisions sur la famille Michalon dont le nom apparaît dans la chronique consacrée aux frères Gros.

 

En famille

 

De quelque côté qu’on prenne Madame Michalon, et quelque impartialité qu’on y mette, on ne peut lui trouver que des défauts ; pas le moindre coin de bonté ou d’indulgence, aucun de ces mouvements de bienveillance ou de sensibilité que viendrait seulement gâcher une réalisation maladroite. Florence, puisque tel est son prénom, est une nature vigoureuse, coriace, entreprenante qui doit dépenser un trop plein de flux d’énergie dans une activité inlassable et désordonnée. Cette  vigueur, elle aurait pu la mettre au service d’une cause respectable en se dévouant à son entourage, mais elle a préféré l’utiliser à des fins égoïstes pour satisfaire sa rude convoitise et sa rage d’autocratie.

Prenons les choses par le commencement : Florence nait dans un foyer aux origines modestes, d’un père contremaître dans le bâtiment. Elle fait des études de secrétariat avant d’être un moment employée dans le cabinet de l’avoué René Moisson, futur président du conseil de la IVe République. Curieusement, cette femme intraitable gardera les meilleures relations avec son ancien patron. Il sera d’ailleurs présent en 1962 au repas qu’elle donnera pour la communion solennelle de son fils aîné, Jean-Yves.

Elle rencontre le juge Xavier Michalon au lendemain de la guerre alors que celui-ci, de retour d’Allemagne où il est resté en captivité pendant plusieurs années, vient de rompre son union avec sa première épouse dont il a divorcé pour des raisons qui ne sont pas officiellement connues mais qu’on imagine sans mal. Florence le séduit aisément : grande, bien en chair, libre de manières, c’est un type de femme qui attire les hommes par son épanouissement et sa santé. Le relâchement de son éducation, le charme trivial qu’elle dégage, son aplomb calculateur auront vite raison des défenses du magistrat, esseulé et trop peu dégourdi pour résister à cette fée. On peut la dire appétissante. Ses traits, s’ils manquent de finesse, sont réguliers quoique sa bouche dont le rouge à lèvres corrige le dessin naturel, soit trop mince ; l’expression des yeux est vive mais s’enflamme, dure et aiguë, lorsqu’elle spécule sur le parti à tirer des circonstances ou des êtres qui la côtoient.

 Monsieur Michalon est, lui, un brave homme, rond au propre comme au figuré, mou avec une vocation avouée d’homme d’intérieur. Jovial, il a pour habitudes de fumer la pipe revêtu d’une veste d’intérieur molletonnée à brandebourgs, de parcourir les classiques de la littérature où il trouve Dieu sait quoi de commun avec l’univers conjugal qu’il s’est forgé, et de barytonner d’une voix grasse des refrains indécis. Il affiche en règle générale un optimisme amusé, juste coupé de quelques colères tapageuses et stériles qui n’effraient personne et s’éteignent au premier acquiescement de l’épouse, laquelle prend pour la circonstance un ton timide et soumis dont l’humilité désarme l’ire de son seigneur et maître. Il est net que Madame Michalon a pour vocation de porter la culotte ; et de fait, elle va pendant trois décennies régner en virago sur son ménage.

Pour résumer la psychologie protéiforme de Florence Michalon il faut en extraire le trait fondamental qui est sa terrible soif de domination. Sauf les concessions de pure forme qu’elle consent dans les cas extrêmes à l’autorité de son mari, elle asservit aussi bien celui-ci que leurs enfants et leur domesticité aux lubies d’un arbitraire incessant. Ce sont des criailleries, des réprimandes, des injonctions, des consignes, des sommations, des ordres systématiques, destinés à apaiser une maladive passion de l’autorité. En toute chose elle intervient, censure, légifère, prohibe, châtie comme un roitelet tyrannique et absolu.

La maison des Michalon, située à l’extrême limite du centre-ville, en lisière de la banlieue Est, à quelques centaines de mètres du cimetière monumental, est tenue avec un soin jaloux, rutilante comme l’aire d’exposition d’un fabricant de meubles industriels. Tout est verni, laqué, recouvert de napperons, ciré, protégé par des housses. Des patins de feutres sont rangés à l’entrée de la salle à manger ; les familiers qui ont accès au saint des saints du gynécée Michalon sont priés de les placer sous la semelle de leurs chaussures afin de ne pas risquer de ternir les reflets d’un parquet miroitant. Les enfants, quand ils regardent la télévision le jeudi après-midi sont assis droits sur leur chaise, avec interdiction de poser les mains sur la table qui se tient trente centimètres devant eux, « pour ne pas salir ».

Jusqu’à un âge avancé, ils n’auront pas la permission de sortir dans la rue sans être accompagnés. Jean-Yves a dix-huit ans, qu’il dîne encore le soir avec les plus jeunes avant le repas de ses parents. Pendant le déjeuner de midi, la parole appartient à la maîtresse de maison qui gourmande, interroge sur les résultats scolaires qu’elle surveille d’un air inquisiteur et interpelle ses fils et son mari par leur nom patronymique : « Dis donc, Michalon ! » quand ce n’est pas, sous sa forme abrégée, « Dis donc Miche ! ». Les jeunes bonnes qui défilent chez elle sans trop s’attarder, revêtues d’une même blouse bleue ornée d’un col et de poignets de corsage blancs, essuient les plâtres d’incessantes réformes domestiques. Florence les cueille à l’assistance publique qui lui fournit son contingent de soubrettes à peine sorties de l’enfance sur lesquelles elle s’entend à exercer un pouvoir tracassier et sans entrave. Les plus rétives à ce régime d’encasernement finissent sourdes sous la voie claironnante de la maîtresse de maison, les attrapades et les directives contradictoires lancées à la cantonade d’un étage à l’autre de la maison.

Madame Michalon, comme je le disais, veille de la façon la plus vigilante sur la scolarité de ses enfants. Elle les fait travailler le soir après l’école, contrôle leurs notes, leur défend les distractions de leur âge pour les rendre d’autant plus besogneux et les soumet à un système d’interrogatoires et de punitions qui entretient autour d’elle une atmosphère de terreur à laquelle elle prend un plaisir féroce. Elle se repait des plaintes, des grincements de dents, des vexations de son entourage ; elle jouit à l’idée de vaincre les résistances, de plier les siens à ses exigences despotiques dont le courant endiablé est nécessaire à son équilibre. C’est ainsi qu’elle règlemente avec un appétit carnassier tous les détails de la vie familiale, pour s’offrir autant de possibilités de réprimer des infractions absurdes ; qu’elle formule des préceptes dans le seul espoir de les voir transgresser et de se ménager autant d’occasions d’humilier les fautifs. La plus grande des soumissions ne parviendrait pas à satisfaire Florence tant ses lois capricieuses fluctuent et se contredisent. Telle une fois, l’apostrophe adressée à Marie-Sophie : « Allons, ma fille, ne reste pas toute seule dans ta chambre, va jouer avec les garçons ! » devient vingt minutes plus tard, à la suite d’un revirement mystérieux, la consigne opposée : « Marie-Sophie, arrête d’embêter les garçons, remonte dans ta chambre ! »

(à suivre)

samedi 10 novembre 2012

Les Joies du camping (1972)

Le terrain de camping de la Faute-Sur-Mer est désert en ce début de mois de septembre. Une dame d’une soixantaine d’années qui occupe avec son mari une tente un peu plus loin, nous parle de son petit-fils, âgé de quatre ou cinq ans. L’enfant est à ses côtés.

– Il nous donne du souci, vous savez. Il n’est pas solide, cet enfant. Il n’a pas de santé. Regardez comme il est peu développé pour son âge ! Il a fait du rachitisme quand il avait deux ans, ça se sent. Il tient de son père qui est fragile. Ce n’est pas comme son frère aîné qui a six ans : il est fort celui-là, vous verriez ! Il est de notre côté au contraire, râblé !

Par politesse nous défendons la cause du petit souffreteux :

– Il ne semble pas si mal portant que cela.

– Non, reprend l’intarissable grand-mère. Ce n’est qu’une apparence : il est gonflé !

Sans transition elle nous salue avant de regagner sa tente :

– Enfin, on est là pour oublier…

Elle s'éloigne, en chapitrant le malheureux marmot :

Si tu en laisses dans ta culotte, tu auras une claque !


 

 

mardi 6 novembre 2012

La Famille Gros (suite n°V)

(Au palais de justice de Mirmont, les membres du « petit personnel », comme on disait à l’époque, étaient plus sensibles à l’influence pernicieuse des dossiers criminels dont ils humaient le fumet roboratif dans les aîtres de la Cour, qu’à l’idéal de rigueur morale qu’aurait dû leur inspirer la fréquentation des magistrats. Ainsi Jules qui était l’équivalent d’Arthur pour le parquet général, était intempérant et battait sa femme. C’était d’ailleurs son beau-père, Joubert, lui aussi employé à la cour d’appel comme concierge, qui lui avait donné l’habitude de s’enivrer. Jules fut congédié à la suite d'une triste affaire qui le conduisit sur les bancs de la correctionnelle : il avait été signalé à la police par des filles attablées à la crêperie La Malouine, à l’intention desquelles, placé sous l’une des portes du palais, il dévoilait la plastique avantageuse d’une partie intime de son anatomie.)

Qu’advint-il de Gilles Gros ?

Cet étudiant si prometteur a fait, comme on pouvait le prévoir, une brillante carrière dans l’administration préfectorale et au ministère de l’intérieur. Après avoir débuté par des fonctions de secrétaire général, il fut nommé sous-préfet aux Sables d’Olonne. Là, pour marquer sa modernité, il fit repeindre en orange, dans le goût du design pompidolien qui régnait encore en province, les plinthes, les chambranles, les lambris de bois et les huisseries de la sous-préfecture. Il dota en outre le salon de réception de l’édifice républicain de deux lustres volumineux composés de grosses boules de verre reliées à une attache centrale, d’où pendaient et remontaient vers le plafond des fils électriques recouverts d’une épaisse gaine en caoutchouc noire, qui restèrent en place et témoignèrent des idées avancées du sous-préfet Gros jusqu’à la fin des années 90. Gilles avait beau considérer l’institution à laquelle il appartenait comme uniquement justifiée par la possibilité qu’elle lui donnait d’y faire carrière, il était néanmoins imbu de cette fatuité professionnelle qui, avec l’âge, ne se satisfait plus de ses propres réalisations et veut attribuer à ses ambitions un sens supérieur, propre à relever l’éclat de sa réussite par l’estampille du bien commun. En mal de cette honorabilité dont le besoin finit par tarauder les plus cyniques, Gros accoucha après trente ans de bons et loyaux services dans l’administration française d’un livre au titre immodeste et vague qui restera dans les annales de l’édition française comme l’un des fleurons de la rubrique des invendus ; il y énonçait de profitables leçons de civisme et exposait solennellement des idées de réforme maintes fois ressassées avant lui, pour conclure qu’il était urgent d’améliorer un état de chose auquel il avait collaboré sans répugnance pendant trois décennies. « Ma France », tel était le titre de ce digeste de réflexion politique. Entre temps, Gilles Gros avait donné à la Société de son temps les gages de droiture et d'abnégation dont Marie-Pascale Lambert, plus que quiconque, pouvait se porter garante.

J’ai gardé en mémoire l’arrivée en voiture de Gilles et de Marie-Pascale, tout jeunes mariés, dans le parc de l'ancienne abbaye où se déroulaient les festivités nuptiales… Je revois aussi Patrick, le visage fermé, le dos voûté, sombre et solitaire, assistant avec une expression tragique à l’enterrement de ses années de jeunesse dont son frère Gilles avait été le meilleur ornement ; et celui-ci, penché à la fenêtre arrière du véhicule, assis aux côtés de sa jeune épouse, balayant l’assistance d’un regard triomphant, malin et aigu…

Près de quinze ans plus tard, cette union, semblable en cela à bien d’autres, se dissolvait ; Gilles laissait sur le carreau une femme ulcérée et deux filles dont l’aînée, à peine adolescente, lui voua à partir de là une juste détestation et refusa de le revoir. Il avait décidé de faire don des premiers fruits de sa réussite professionnelle à une kinésithérapeute rencontrée au hasard d’une de ses affectations, dans le département de la Somme, en effaçant d’un trait les années où Marie-Pascale avait travaillé à l’amorce de sa carrière et s'y était pleinement dévouée.

L’ancienne étudiante Marie-Pascale Lambert avait finalement intégré le statut de femme divorcée dont elle s’était vantée, à peine quelque mois avant d’accepter la main de Gilles Gros, lorsque dans les couloirs de la Faculté de droit de Mirmont elle hélait une ombre fugitive comme étant celle de son ex-mari.

Voilà Ma France...

 

[Nous retrouverons Gilles et Patrick Gros dans La famille Michalon ci-après.]

 

 

 

 

 

 

samedi 3 novembre 2012

La Famille Gros (suite n°IV)

 

 

Par malheur pour Gilles, Alice éventa la manœuvre. Elle comprit que notre hôte avait fait en sorte de découvrir l’endroit de la galette où se trouvait la fève, et qu’il se proposait d’en faire hommage à Denise en lui donnant la part qui contenait le précieux ajout. Alice, mi-plaisante, mi-sérieuse, dénonça tout haut la supercherie et réclama une nouvelle distribution du gâteau, sans fraude cette fois. Gilles en fut quitte pour s’incliner ; beau joueur, il fit semblant de s’être livré à une tricherie innocente qui n’avait d’autre but que d’être surprise et d’amuser la compagnie ; et, forcé de remettre au hasard le succès de son industrieux manège, il obtint de la chance qu'elle désignât Rémy Ervel pour le roi, lequel choisit bien sûr Alice comme reine.

Malgré son charme, la petite réception mit un terme à nos relations régulières. Ce n’est pas qu’à la suite de cet épisode les Gros renoncèrent à débarquer chez nous, mais nous sûmes leur témoigner une fraîcheur qui les persuada que leur venue n’était plus jugée opportune.

De fait, nous avions cessé tout contact depuis trois mois quand Gilles et Patrick se manifestèrent à nouveau et sonnèrent à notre porte avec une aisance imperturbable. Ils nous expliquèrent qu’ils regrettaient de ne pas nous voir plus souvent, et qu’ils se proposaient de remédier au plus tôt à cette lacune. La cause de leur revirement était claire : Gilles avait échoué auprès de Denise et sans désemparer l’avait, comme d’ailleurs son frère Rémy, reléguée au magasin des oripeaux. Il ne fut pas compliqué de les faire parler des Ervel ; Gilles avec sa passion du dénigrement ne rata pas l’occasion d’exhaler sa rancœur et de mettre les choses au point en nous signalant que la voie était pour nous redevenue libre. Denise jadis « charmante » se voyait à présent surnommée « rase motte », allusion gracieuse à sa petite taille. Elle était devenue « complètement à gauche, de plus en plus catho », il n’y avait « rien à en tirer : une vraie c…. ». Rémy avait sa part des amabilités : « Il empire ; il devient de plus en plus c…, morne, éteint. Et lui aussi il est P.S.U. maintenant. » Patrick approuvait, toujours d’accord avec son frère ; quoiqu'il n'eût pas le caractère retors de Gilles, il ratifiait tous ses points de vue, par mollesse et par une gourmandise paresseuse pour ses sorties assassines ; à la différence de son cadet, il n’y avait pas en lui de traits de malveillance et d’hypocrisie, si ce n’est, par apathie, ceux qu'il avait contractés au contact de ce frère trop astucieux et zélé.

(Patrick manquait d’assurance. Comme la plupart des personnes à qui il n’arrive jamais rien, faute de courage pour entreprendre ou de séduction, il adorait les intrigues tramées par son entourage, qui lui permettaient de savourer par procuration le piquant dont son existence était dénuée. Les volte-face menteuses de son frère, ses calculs, sa duplicité lui servaient continuellement d’excitant. Il les prisait d’un petit rire friand. Son meilleur ami, Hugon, un étudiant en médecine, avait de son côté des histoires extrêmement complexes avec un « gros boudin » du nom de Sylvie ou Sophie avec qui il se fâchait et se réconciliait à une allure ultra-précipitée. Patrick dans ce nœud de gaffes sentimentales et de coups de Jarnac jouait les intermédiaires, les messagers confidents, les arbitres et les négociateurs. Cela donnait une partie à trois sans gagnant ni perdant mais continuellement surabondante en péripéties.) 

Denise et Rémy Ervel discrédités, nous n’avions aucun désir d’investir la place laissée vacante par leur chute et les efforts que firent Gilles et Patrick en ce sens, restèrent sans réponse de notre part.

Que devint Denise Ervel ? Elle s’est mariée en 1971 contre la volonté de son père qui trouvait indigne de sa lignée l’éducateur spécialisé dont elle voulait faire son mari après l’avoir rencontré dans un groupe de jeunes catholiques qui avait abrité leurs amours naissantes pendant les vacances d’été. Cette mésalliance fut un baume pour la susceptibilité toujours à vif de Gilles, qui n’avait pas oublié, et surtout pas digéré, les rebuffades que la fille Ervel lui avait infligées.

Bien que dotée d’un physique assez ordinaire qui lui aurait permis, dans une escouade scoute, de postuler le totem de « marmotte étonnée », la charmante Denise Ervel ne manquait pas d’admirateurs… Gilles bien sûr. Mais aussi Arthur qui prit sa suite. Ce dernier était le planton du palais de justice de Mirmont que ses fonctions attachaient notamment à la première présidence.

Arthur avait su s’attirer l’estime de Monsieur Ervel par des manières aimables et empressées. Grâce à de nombreux services rendus en dehors de ses heures de travail, il était parvenu à se rendre d’une utilité envahissante dans le foyer du premier président. Il commença par lancer des œillades langoureuses à Denise, avant de prendre la liberté de l’appeler par son prénom et de lui tenir des discours indiscrets. Ne sachant quelle contenance adopter, celle-ci n’osait pas le rabrouer dans les formes qui convenaient ; elle se résolut à s’en ouvrir à son père qui, en homme mûr et indifférent qu’il était, ne s’alarma pas outre mesure des révélations faites par sa fille, dans lesquelles il ne voyait que les inventions pusillanimes d’une gamine. Mais il en alla autrement peu après quand il découvrit qu’Arthur, inspiré par la séduction que sa fille exerçait sur lui, avait creusé depuis le grenier un trou qui, traversant le plancher, donnait, à travers le plafond de la salle de bains, sur le cabinet où les divers membres de la famille Ervel vaquaient à leur toilette et à leurs soins d'hygiène. L’appartement de fonction du premier président étant logé dans une aile du palais à laquelle on pouvait accéder depuis les bâtiments judiciaires par un grenier commun, Arthur jouissait ainsi d’un observatoire de choix d’où il pouvait à loisir surprendre les ablutions les plus intimes du premier président et de ses proches. On peut penser que le serviteur modèle cantonnait son espionnage aux apparitions de la fille, de préférence à celles du père et même de la mère qui n’était plus de la prime jeunesse et de surcroît, à la suite de je ne sais plus quel accident, avait une jambe plus courte que l’autre.

Pris sur le fait, Arthur avoua son forfait et fut remercié sans scandale. Il s’avéra donc que Gilles, s’il n’avait pas poussé les investigations aussi loin, avait eu les mêmes curiosités qu’Arthur dont l’acharnement et la créativité attestent définitivement son bon goût.

(à suivre)


 

 

mercredi 31 octobre 2012

La Famille Gros (suite n°III)

Tout à ses soucis d’amoureux contrarié, Gilles éprouvait le besoin de se confier : j’eus droit au récit cent fois répété et commenté de ses tumultueuses amours. J’écoutai avec patience l’insipide roman de la fausse conquête de Marie-Sophie et le relevé emphatique des qualités, des dons et des agréments de l’enchanteresse. Aucun épisode, si minime fût-il, ne me fut épargné. Lorsque la situation s’affirma pour ce qu’elle était, c'est-à-dire sans issue, Gilles qui était au fond un pragmatique, détourna assez vite ses vues sentimentales sur un nouvel objet.

Depuis quelques temps il donnait des cours particuliers de droit à la fille du premier président Ervel, Denise, qui entrait en troisième année de licence. Elle était petite avec un nez pointu et légèrement courbé, grassouillette. Timide, affable, elle vivait ainsi que son frère Rémy en conflit permanent avec leur père qui passait communément pour un caractère faux, exigeant et borné.

D’origine modeste, Monsieur Ervel attribuait sa réussite à la seule ténacité d’une nature entreprenante dont il se reconnaissait le mérite exclusif. La chance lui avait souri en lui permettant d’épouser une femme dotée d’un patrimoine confortable. Cette bonne fortune, si on la rapprochait de l’absence de séduction de l’heureux gratifié, dégageait comme un mystère qui en définitive plaidait pour lui. Son allure corpulente et son regard torve dénotaient un je ne sais quoi évoquant le bazar, la brocante, la salle des ventes ou toute autre institution mercantile dédiée à l’économie de troc et de marchandage. Pourtant, il avait conquis le cœur d’une fille de la meilleure bourgeoisie d’Angoulême, qui pouvait certainement, à l’époque où il l’avait rencontrée, prétendre à une union plus honorifique. À côté de ses qualités insoupçonnées dont Madame Ervel avait su percer le secret bien gardé au temps de leurs fiançailles déjà lointaines, son ascension spectaculaire avait développé en lui une espèce de folie des grandeurs – un goût du faste professionnel qui jurait avec les apparences modestes et discrètes que se donnait encore la magistrature dans les années soixante. Tout cela, mixé sans grande cohérence avec un vieux fonds de christianisme social-démocrate dans la note de son sud-ouest natal… Pour la moindre de ses sorties en voiture, le premier président requérait de la gendarmerie une escorte motorisée qui devait lui ouvrir la voie comme à un chef de village africain briguant le trône impérial. Reportant ses ambitions sur ses deux enfants dont il attendait le meilleur, il leur promettait les récompenses les plus extravagantes s’ils réussissaient leurs examens et, dans ce but, les astreignait à un régime de révisions forcené.

Denise était sotte. Au début Gilles ne se gênait pas pour en convenir. « Je ne vois vraiment pas, disait-il, ce qu’elle fait en Faculté ! » « Sa réussite à son examen est une injustice » commentait-il d'un air sévère. Il lui reconnaissait très peu de facilités aussi bien dans le domaine particulier du droit que pour le reste. Par la suite, quand il commença à s’intéresser à elle, Gilles mit l’accent sur sa gentillesse et évita de parler de ses capacités intellectuelles. De même le frère, Rémy Ervel, qui au départ se voyait accoler un tas d’épithètes peu flatteuses dont « terne », « c... », « sinistre » étaient les plus mesurées, fut brutalement promu au rang de garçon très fin, discret, charmant et capable d’être très drôle, qui gagne beaucoup à être connu.

La bizarrerie de ce retournement de situation est qu’il nous nuisit, à ma sœur Alice et à moi. Notre présence n’avait cependant rien d’embarrassant pour les Gros puisque nous ne nous autorisions jamais à sonner chez eux et qu’ainsi ils pouvaient espacer ou cesser nos relations à volonté en s’abstenant simplement de venir nous voir. Or non seulement il fut clair à partir de la mi-décembre que Gilles n’éprouvait plus que du déplaisir à nous rencontrer, mais encore au lieu de rompre de lui-même, il fit tout pour que les choses devinssent impossibles entre nous.

Quinze jours à peine avant les premier signes de notre disgrâce, Gilles m’avait solennellement assuré une fois de plus qu’il me tenait pour son « meilleur ami », que désormais et pour la première fois il avait « un ami en Faculté » et que notre amitié était faite pour défier le cours des années. Je n’en réclamais pas tant ; ces démonstrations chaleureuses avaient pour moi quelque chose d’outré, et il m'était difficile d'y répondre par des protestations aussi vives ; je ne plaçais pas Gilles, loin de là, en première place de mes amitiés et, faute d’affinités fondées sur des similitudes de caractère ou de goûts, nos relations ne me paraissaient pas destinées à sortir du domaine d'une bonne camaraderie.

Je me rappelle la scène comme si elle datait d’hier : Gilles sur le palier, devant la porte d’entrée de l’appartement de ses parents, m’assaillant de ses serments d’affection et d’estime ; moi en contrebas, déjà engagé dans l’escalier, balbutiant des remerciements pour les compliments qu’il me décernait. Ma défaveur, pour ne pas dire la roche Tarpéienne attenante à ce Capitole d'amitié fanfaronne, était imminente… Inconséquence ou malignité ? J’opte pour la seconde explication qui ne fait que confirmer la mauvaise habitude qu’avait Gilles Gros, dans les grandes occasions, de faire coïncider ronds de jambe – pour le cas où il lui serait nécessaire de faire machine arrière – et croche-pied...

Cette tortueuse stratégie atteignit son paroxysme lors de la réception à laquelle Alice et moi fûmes conviés en janvier suivant pour tirer les rois dans l’appartement des Gros. Le frère et la sœur Ervel étaient également de la fête. Pendant deux heures, pas une fois, hormis un bonjour distrait, Gilles ne me fit l’aumône d’une parole. Il couvait en revanche Rémy Ervel de prévenances, riait à gorge déployée de ses moindres ébauches de plaisanterie, le flattait suivant le principe d’enrobement qui formait le fond de sa tactique de séduction à l’endroit de sa sœur Denise. Alice fut traitée à peu près comme je l’étais, à cette différence près qu’elle avait droit, elle, à la conversation insistante et allusive de Patrick.

Et pourtant, le soin et l’invention que Gilles avait mis à ourdir son piège ne lui apportèrent pas le succès qu’il escomptait de cet après-midi mondain.

Depuis quelques temps il tâchait, sous couleur de copinage sans arrière-pensée, de s’octroyer progressivement les privautés qui le mèneraient à renverser les ultimes défenses de l’honnête Denise. Les cours particuliers de droit servaient à cela ; il en était revenu une fois, exhibant avec fierté une jarretelle qu’il avait par jeu dérobée à la demoiselle. Il attendait beaucoup de la galette des rois et du cérémonial qui l’accompagne, pour remporter une nouvelle victoire sur la pudeur de Denise ; et certainement notre présence, à Alice et à moi, n’avait-elle d’autre raison que de fournir un décor de bon aloi aux assauts du galant : il ne fallait pas effaroucher la jeune fille qui n’avait rien d’une polissonne ; elle ne devait pas subodorer les intentions de son suborneur dont elle aurait eu à se méfier si l’invitation s’était circonscrite à un cadre trop intime. Le plan de Gilles, à l’image de son auteur, brillait par sa simplicité tout ensemble primaire et désinvolte. Il s’arrangerait pour que Denise ait la fève et, en la couronnant reine, l’inviterait à se choisir un roi. Il ne doutait pas que la belle jetât alors son dévolu sur lui puisqu’il était, de toute la société, le seul élément masculin qu’elle connût vraiment, à l'exception de son frère Rémy. Fort de leur élection commune, il pourrait lui arracher le baiser traditionnel du sacre royal. À partir de là, s’insinuer par des taquineries dans la familiarité de sa reine serait pour lui un jeu d’enfant. Denise distinguée par le sort, Gilles n’aurait plus, pour la flatter, qu’à en faire le point de mire de la réunion avant d'enlever, en la pressant d'agaceries et de prévenances, les derniers bastions de sa pruderie. Telles étaient les intentions de l'adroit Gilles Gros.

(à suivre)

samedi 13 octobre 2012

La Famille Gros (suite n°II)

 

Comme leur père, Gilles et Patrick étaient gaullistes sans restriction, par respect de l’homme en place. Mais leurs opinions, raidies peut-être par les excès soixante-huitards, les apparentaient bien davantage à l’extrême-droite qu’à un gaullisme dont le divorce avec la droite traditionnelle était consommé depuis l’enterrement de l’Algérie française. Les fils Gros, il faut le leur reconnaître, échappaient à la peur qui s'empara d'une partie de la bourgeoisie lorsque les émeutes estudiantines, au lieu de s’en tenir à quelques escarmouches avec la police parisienne, se généralisèrent par tout le pays. Le procureur général leur père, n’avait pas la même grandeur d’âme ; craignant un assaut des forces révolutionnaires mirmontoises dont la menace était pourtant fort improbable et surtout promise à l’échec, il avait fiévreusement installé au Palais de justice où il occupait un logement de fonctions une escouade de policiers chargée de veiller en permanence sur la sécurité du précieux bâtiment et de ses hôtes.

Les bourgeois installés, transis par le désordre ambiant, perdaient de vue que les jeunes gens exaltés, chevelus et barbus, qui dressaient des barricades et dépavaient la chaussée étaient leurs fils, naguère encore imberbes, élevés dans la facilité, le confort et l’indifférence. L'école de médiocrité égoïste où ils avaient formé leur progéniture aurait dû les rassurer sur l’efficacité et le courage des révolutionnaires de l’heure. La liaison intellectuels-travailleurs ne présentait, pour elle, guère plus de dangers ; les communistes historiques répugnaient à se reconnaître dans un élan de révolte qui s’était amorcé sans eux ; ils y trouvaient, levé sous la conduite d’une poignée d’idéologues hirsutes, mais toujours arrogant, le rebut jouisseur et indiscipliné d'une classe bourgeoise honnie.

Au retour des vacances d’été, particulièrement pluvieuses, la météorologie avait douché les enthousiasmes et ramené l’espérance d’un grand soir à un étiage plus raisonnable. Nous retrouvâmes Gilles et Patrick. Dans les semaines qui précédèrent la rentrée universitaire dont la date avait été retardée par le report des examens de juin à septembre ou octobre, nous reprîmes avec eux nos habitudes du printemps. Les frères Gros venaient nous chercher à la maison ou nous donnaient rendez-vous pour prendre un pot en notre compagnie ; par discrétion et compte tenu du rang de leur père, nous ne nous autorisions pas la réciproque et attendions donc qu'ils se manifestent auprès de nous.

Voulez-vous vous faire une juste idée de la bonne ou mauvaise tenue d’une personne de votre entourage ? De sa finesse ? Installez-la devant un écran et, du coin de l’œil, observez ses réactions : elles vous renseigneront très exactement sur son éducation et son degré d’instruction ; et, pour peu que le film s’y prête, vous aurez un aperçu des thèmes plus ou moins raffinés qui suscitent son amusement, voire son hilarité.

Eh bien, je fis cette expérience quand nous sortîmes une fois au cinéma avec les Gros. Nous avions été voir le film Les Canons de Navarone qui datait de quelques années et repassait à l’Alhambra de Mirmont avant les exclusivités de la  nouvelle saison.

Avec ce sans-gêne tapageur qui procédait de la haute opinion qu’ils avaient de leur supériorité native, Gilles et Patrick ne concevaient pas de se conduire avec tact et modestie pendant un spectacle ; il fallait que leur voisinage profite de la moindre de leurs impressions ou s’amuse de leurs saillies dont eux-mêmes étaient les tout premiers à savourer le sel. Les fils Gros furent comblés par la vision de ce film, qui, si j'en ai gardé un juste souvenir, ne se détachait pas de la moyenne des superproductions héroïco-guerrières couramment réalisées à l’époque. Mais l’épisode de l'histoire que Gilles apprécia le plus fut une tirade dont toutes les propositions étaient ponctuées par la locution « ce (cette, ces) putain(s) de… ». « Et alors, quand nous approchâmes de ces p… de canons pointés sur cette p… de falaise avec ces p… d’obus qui menaçaient notre p… de sous-marin etc. ». Il y en avait au bas mot pour une bonne minute d’éloquence, carrée entièrement sur ce procédé. Gilles, envahi d'une joie irrépressible, s'étranglait de rire dans son siège, pouffant et hurlant à chaque nouveau p… qui venait émailler cet inénarrable discours. On mesurera d'autant mieux la force d'une aussi franche exultation, si l'on sait que Gilles dont la liesse "bon public" s’épanchait avec si peu de retenue, avait déjà assisté à une séance du même film dans les jours qui précédaient, et qu’il dégustait par conséquent pour la deuxième fois ce succulent morceau de bravoure resté grâce à lui définitivement gravé dans ma mémoire. Moins par prosélytisme de cinéphile que pour profiter d’un havre discret propice à d’amoureux desseins, il avait en effet une semaine plus tôt entraîné à ce spectacle martial la charmante Marie-Sophie Michalon à laquelle un tendre intérêt le liait alors.

Pendant le dernier trimestre de l’année 1968, Gilles fut surtout attentif à ses affaires de cœur. Il était très épris de Marie-Sophie Michalon. Celle-ci était la fille d’un ancien conseiller à la Cour d’appel de Mirmont qui, nommé en avancement à la Cour d’appel d’Ambieux un an ou deux auparavant, avait jusque là différé de déplacer les siens sur le lieu de sa nouvelle affectation. C’est justement à cette époque, en septembre 1968, que le foyer du président Michalon quitta Mirmont pour rallier la nouvelle destination paternelle. Gilles fréquentait Marie-Sophie depuis plusieurs mois et prévoyait de l’épouser. Lorsqu’elle partit il écrivit plusieurs lettres expédiées à l’adresse de la pension où la jeune fille suivait sa scolarité mais n’obtint aucune nouvelle en retour. L'objet aimé ne répondait pas. Il voulut se persuader au début que sa correspondance avait été interceptée par Madame Michalon, la mère, et que le silence de Marie-Sophie avait pour cause l’impossibilité où se trouvait la pauvre enfant, en l’absence d’un argent de poche suffisant, d’acheter des timbres et une enveloppe qui lui eussent permis de rassurer son soupirant sur la constance des sentiments qu’elle lui portait... L'épilogue fut tout autre. Je crois me souvenir que Marie-Sophie finit par sortir de sa réserve ; elle se procura les moyens nécessaires pour écrire une missive à Gilles dans laquelle, sans prétendre le ménager, elle lui signifia son congé de manière littérale. [Nous retrouverons les amours de Gilles et de Marie-Sophie plus amplement évoquées dans : La famille Michalon]

(à suivre)

 

samedi 6 octobre 2012

La Famille Gros (suite n°I)

Mais revenons-en à Gilles et Patrick Gros ; ils étaient les fils du procureur général de Mirmont dont mon père était un collègue proche ; je n’eus de relations régulières avec eux que pendant l’année 1968 et fort peu ensuite. Ma sœur Alice était entrée en contact avec Patrick à l’occasion des épreuves du bac qu’ils avaient passées ensemble en 1967. Leur camaraderie fut de courte durée à ce moment-là car le nouveau bachelier se mit rapidement en tête de conquérir la jeune lauréate. Ses manœuvres se soldèrent par une claque qu’il essuya pendant une séance de cinéma pour avoir essayé de l’embrasser à la faveur de l’obscurité. Grandement dépité, Patrick alla confier son désarroi à sa maman qui ne put mieux faire, je suppose, que d’inviter son grand fils à modérer désormais ses ardeurs et à se montrer plus circonspect avec les jeunes filles.

Pendant les grandes vacances qui suivirent, Patrick envoya plusieurs lettres ou cartes postales à Alice sur lesquelles il recopiait en guise d’épanchements sentimentaux des poèmes piochés dans le Lagarde et Michard dont il avait gardé le volume du XIXe siècle en souvenir de ses récents exploits scolaires. Les élégies les plus sensibles de Victor Hugo, de Musset, Vigny et consorts y passèrent. Mais les rapports entre l’auteur de ces missives enflammées et leur gracieuse dédicataire se gâtèrent définitivement quand, dans les premiers mois de ses études de chimie-biologie à la Faculté de Mirmont, Alice fit la connaissance d’un étudiant, René, à qui elle devait bientôt vouer une préférence ostensible. Jamais en effet Patrick et Gilles, ce dernier par sympathie pour son frère, ne purent supporter la vue du trop heureux rival.

Patrick, il faut le dire, n’avait rien d’un séducteur. Il était rond, le crâne dégarni par une calvitie précoce, le faciès rebondi, luisant comme une boule de billard et facilement perlé de sueur. Quand il s’esclaffait, il poussait un petit rire aigu. Il n’avait à son actif aucun don d’intelligence ou d’esprit qui lui permît de combler, par un talent un tant soit peu remarquable, l’insuffisance de ses attraits physiques. Indépendamment du retard qu’il avait pris dans ses études, il paraissait tellement vieux pour son âge que ses condisciples de première année de pharmacie crurent voir en lui, à la rentrée d’octobre, un assistant ou un professeur déjà rassis. C’était, pour le définir brièvement, un garçon indolent, terne et, au moral, un égoïste plutôt inoffensif.

Plus intéressante, plus détestable aussi, était la personnalité de Gilles. Le seul aspect attachant de cette âme trompeuse, tenait à la sollicitude dont il entourait son frère Patrick. Les deux garçons se séparaient rarement et Gilles prenait toujours garde à ce que Patrick ne se sentît jamais inférieur à lui, et qu’aucune réflexion ou plaisanterie ne vînt le blesser ou susciter le rire à ses dépens. Cette surveillance que le cadet exerçait discrètement sur l’aîné, moins vif et moins délié que lui, prenait le tour d’une vigilance zélée qui reste ce que j’ai vu  de plus saillant en matière d’entente fraternelle - un registre après tout pas si courant ; peut-être aussi parce que l’amitié que Gilles portait à son frère paraissait si isolée des autres traits de sa personnalité, malveillante et rusée, que ce contraste lui donnait l’apparence d’un mérite exceptionnel… Il est vrai qu’elle procédait d’un esprit de communion familiale où l’ascendance bretonne conjuguait à la fierté héréditaire du clan le culte unique des valeurs protectionnistes de la lignée Gros...

Dans cette optique, Gilles et Patrick n’étaient jamais à court de dithyrambes pour vanter les hauts faits de leur sœur aînée dont l’humeur trépidante et le langage très dru satisfaisaient pleinement leur besoin d’admiration mutuelle. Ils citaient avec gourmandise les répliques et les postures viriles de cette walkyrie du pays armoricain. Ils n'étaient pas moins entichés des prouesses de leurs neveux qui, à les entendre, cumulaient en roueries et en grossièreté toute l'inventivité qu’une mauvaise éducation peut insuffler à de jeunes garçons. Et leur estime allait jusqu’à leur beau-frère qui semblait pourtant cantonné au rôle plus effacé d’adulateur docile de la tribu Gros. Cet esprit de coterie, relevé de vagues songeries sur l’indépendance de la « petite Bretagne » comme on l’appelait jadis, secrétait chez les Gros une unité familiale dont les horizons les plus lointains les protégeaient du vertige de l’infiniment grand et se renfermaient définitivement dans les limites côtières du Finistère.

La stature de Gilles était tout autre que celle de Patrick. Sec, de taille moyenne, légèrement bègue, Gilles était vif et, sans sortir d’une tonalité facile, drôle s'il s’en donnait la peine. Ses grimaces et les rosseries empoisonnées dont il gratifiait les absents suscitaient les rires. Il soulignait de ses yeux écarquillés et de ses oreilles décollées des mimiques qui ne demandaient qu’à faire mouche, pourvu qu’il ne les répétât pas trop. Sans doute lui manquait-il, pour dépasser le comique de la corpo étudiante et de la cantine universitaire, une finesse dont sa souche celtique ne semblait guère l’avoir pourvu. Fermé aux émotions artistiques et aux tourments spirituels, il avait pour lui une intelligence critique aiguë. Encore cette pente à critiquer, comme il arrive chez les personnes dont l’esprit n’a reçu qu’un vernis de culture, était-elle plus acérée que réellement pertinente ; la justesse de l’observation s’y effaçait souvent derrière le plaisir de dénigrer, parfois par simple moquerie, parfois pour étancher un fiel personnel. C’est ce fond médisant, voire teinté de rancune, mais allègre dans son expression, qui donnait à ses propos un tour enjoué et pétillant d’où sortait le meilleur de son humour.

Autant Gilles débridait sa verve délatrice dans l’intimité, autant il était prudent, acquiesçant, cauteleux et réservé dans ses opinions quand il avait à faire à une autorité supérieure ou à un égal susceptible de lui rendre occasionnellement service.

Je commençai à fréquenter les Gros à la fin du mois d’avril 1968. À la suite d’une saute d’humeur dont ils étaient coutumiers, ils avaient un beau jour sonné chez nous pour renouer avec ma sœur Alice et nous emmener à la foire-exposition qui occupait l’esplanade boisée de Mirmont, en face de la gare. Dans la foulée intervenaient les évènements de Mai. La liberté que nous devions aux grèves à répétition nous permit de nous retrouver régulièrement à la maison ou dans les cafés de la ville. À défaut d’une ouverture au dialogue dont on a prétendu abusivement qu’elle aurait marqué cette époque bénie, les sujets de discussion ne manquaient pas en mai. Nous goûtions avec les Gros le réconfort de respirer à l'écart du lycée et du campus universitaire où les contestataires régnaient sans partage, exerçant le monopole des remontrances, des semonces et des invectives et poursuivant d’une manière systématique l’incrimination de tout ce qui n’adhérait pas étroitement à l’argumentaire bolcho.

(à suivre)