lundi 24 juin 2013

Monsieur Cantet (suite n°VI)

Je repense aux élèves prometteurs de notre année de philosophie… Les noms me reviennent en mémoire de nos camarades qui eurent la mauvaise fortune de lever des options contraires à leurs chances d’avenir, emportés par les mirages vite évanouis de 68, engagés à rebours de leur nature et de leurs aptitudes dans des chemins remplis d'ornières, loin des avenues ombragées et fleuries dont le lycée leur garantissait le tracé rectiligne.

Ce fut le cas de Blandin, par exemple ; étudiant en sociologie, devenu travailleur social au sein de l’équipe « ville nouvelle » de la Cité des Moulins [voir ci-après : L’Abbé Galipeau]… de Dominique Durémy, également. Lui, n’était pas issu de notre classe de terminale mais sa métamorphose témoignait d’une influence analogue à celle que nous avions subie. Ce garçon avait en son temps compté parmi les grands espoirs de Boileau ; la variété et la souplesse de ses dons lui avaient valu de cumuler à la fin de son année de première deux prix de concours général dans la foulée desquels il s’était rendu à Paris pour y poursuivre ses études au sein d'un des meilleurs lycées de la métropole, évidemment empressé d’accueillir un élément aussi précieux. La légende qui lui survivait à Boileau était celle d’un garçon très doué, modeste et suffisamment étourdi pour s’être présenté un jour au lycée en pantoufles alors qu’il pensait avoir mis ses chaussures. En mai 68 on l’avait revu aux portes de notre lycée où il était venu épauler ses condisciples des années passées ; libéré des cours du lycée Henri IV dont les activités étaient momentanément en suspens, il était revenu occuper ses loisirs forcés à Mirmont, auprès des siens. Son humeur, jadis paisible et rêveuse, était devenue impatiente ; il s’exprimait, comme ses compagnons de lutte, d’un ton âpre et emporté qu’on n'aurait pas supposé chez lui. Durant les années qui suivirent, Durémy, entré dans le champ clos des conflits parisiens, se mêla d’obscures campagnes idéologiques et de controverses abstruses, argumentant par ses harangues et ses écrits les oppositions toujours à vif d’une mouvance estudiantine dont les prétentions velléitaires allaient d’affrontements en ostracismes. Passé cette période de luttes idéologiques, il fut finalement trop content d’obtenir une maîtrise d'Histoire que vint compléter un diplôme de bibliothécaire… Jaillet, lui aussi, faisait partie des têtes pensantes de la classe de philosophie ; il monta sur Paris pour y mener, dans des conditions que j’ignore, une vie dissipée. Les principes que nous avions entendu enseigner pendant notre dernière année de scolarité, régie par un programme d’abstractions étanches à toute immixtion du critérium moral, étaient bien peu faits pour le défendre des tentations qui l'assaillirent alors. Un de nos anciens camarades m’apprit plus tard que le malheureux Jaillet, avili et dégoûté par le spectacle de sa propre déchéance, avait fini par abréger volontairement ses jours.

À ma connaissance, aucun observateur politique n’est parvenu à dégager les raisons pour lesquelles la bourrasque de mai 1968 éclata précisément à cette date, et non pas six mois ou deux ans plus tard, ni pourquoi elle s’interrompit au bout de quelques semaines, ne laissant après elle qu’un état d’esprit dont elle était moins le creuset que l'épiphénomène. Bien sûr les réformes se précipitaient alors dans le domaine des mœurs, des lois et des pratiques religieuses... L’émergence sur le marché économique d’une génération nantie et avide de jouir des libertés mises à sa portée, expliquait l’ascendant un moment exercé par le dogme d’un bouleversement radical fondé sur la suprématie des valeurs individuelles, mais n’en donnait pourtant pas la clef. Cette tendance allait en tout cas marquer durablement, de son empreinte collective, la vague des jeunes soixante-huitards dont la vie adulte, docile aux sirènes de l’air du temps et de l’opinion générale, évoluerait par la suite sous le signe de la passivité et de la capitulation. Justifié par des circonstances ambiantes dont il n’était lui-même qu’un produit un peu plus complexe que les autres, Vincent Cantet, par son enseignement mais aussi par le modernisme de son allure, avait vanté à ses élèves l'aire d’un universalisme idéal que très peu étaient de taille à comprendre et moins encore capables de maîtriser. Il avait tenu auprès de nous le rôle du professeur Bouteiller de Barres, qui convainc les meilleurs sujets de la classe de philosophie du lycée de Nancy d'oublier leur nature de jeunes lorrains pour les espaces kantiens d’un radical-socialisme sans ancrage.

Vincent Cantet disparut de notre existence aussi soudainement qu'il y était entré, semblable à une figure de music-hall ou de théâtre restée indistincte pendant toute la représentation, qui s'effacerait derrière le rideau de scène ou dans l'obscurité d'une rampe éteinte sans avoir livré rien d'elle-même à la curiosité et à l'affection de son public.

(à suivre)

samedi 15 juin 2013

Monsieur Cantet (suite n°V)

À partir du 13 mai 1968, le lycée restait ouvert mais tous les cours étaient suspendus, faute d’élèves pour les suivre. Monsieur Cantet fit une ultime et brève apparition pour prendre congé de nous et solliciter une dernière fois nos services de colporteurs placiers ès-affiquets, quinquets et verroteries de la révolution prolétarienne... Les lycéens erraient dans les couloirs et investissaient les salles de classe désertes du lycée où les discussions fleurissaient sur les sujets du jour ; un piquet de grève spontané, dont la composition se modifiait perpétuellement en fonction des allées et venues des uns et des autres, tenait ses assises devant le grand portail de la cour d’honneur du lycée. Le temps était au beau fixe, le ciel perpétuellement bleu. Des camarades que nous avions connus placides et conciliants, s’exténuaient en discours enflammés où revenaient les mots d’infrastructure, de rapports des forces productives, d’aliénation, de travailleurs et d’exploitation de l’homme par l’homme, menaçant de représailles tout auditeur dont l’adhésion manquait de chaleur. Comme des spectres, les professeurs communistes rôdaient autour d’eux, désœuvrés, affectant une ouverture d’esprit sympathique aux idées de leurs élèves de la veille, mais hostiles au fond à un réveil révolutionnaire qui ne devait rien aux directives de l’Union soviétique et se faisait même un mérite de larder de critiques sévères les réalisations du kremlin.

J’évoquerai à ce propos le souvenir d’un camarade, Colin, dont l’humeur égale, le plus souvent enjouée, était celle d’un garçon amical et facile à contenter. Il vibrait pour le sport et chérissait le football qui absorbait le plus clair de ses loisirs. Jamais on ne l'aurait imaginé en proie à une passion vindicative ou cédant à une réaction nerveuse qui n’aurait pas eu pour cause les scores décevants d’une équipe de footballeurs, la sélection aberrante des joueurs ou la partialité d’un arbitre. L’enseignement métaphysique que nous recevions depuis huit mois, paraissait couler sur lui sans laisser plus d’imprégnation que l’eau de source sur la roche. Il était le fils du directeur d’une agence bancaire qui n’ambitionnait certainement pas de vivre en guerre ouverte contre la société. Or, la grève générale une fois décrétée, Colin, pour des raisons mystérieuses, versa dans le fanatisme ambiant avec une ferveur inattendue de sa part ; sans doute son besoin de dépense physique, que suffisaient à satisfaire d’ordinaire ses exercices sportifs, avait-il trouvé un exutoire plus efficace encore dans les décharges violentes de l’exaltation politique… Tout échange de vues qui tendait à modérer ses nouvelles convictions se terminait par des anathèmes ou des insultes.

Passé cette phase de trépignements et de paroxysme, je revis Colin redevenu lui-même en septembre 68 ; il vendait des livres scolaires d’occasion, juché derrière un éventaire qui occupait la moitié du trottoir de la rue Victor Hugo, le long de la façade de la librairie Millaud. Cette enseigne était à Mirmont synonyme de livres et de papèterie. Il me fit signe. Sa jovialité d’avant les évènements était de retour. Il m’expliqua en quelques mots qu’il avait pris un emploi de vendeur saisonnier pour se faire un pécule à l’aide duquel il comptait s’acheter une voiture. Puis, s’étant avisé que ses projets actuels s’accordaient mal avec les emballements révolutionnaires de la saison précédente, il me fit comprendre qu’il pesait maintenant avec recul cette période de transes juvéniles, et clôtura le sujet d’un air entendu et débonnaire en remarquant que, quant à la révolution étudiante, de toute façon, « ça ne pouvait pas marcher ».

Les grands perdants de 68 furent ceux de nos camarades qui misaient avec le plus de sincérité ou d’acharnement sur un bouleversement social dont ils se proposaient de former l’avant-garde. Beaucoup d’entre eux comptaient parmi les élèves qui s’étaient distingués pendant leur année de philosophie. Tandis que Monsieur Cantet, après s’être incarné devant nous comme une entité transcendante et fugitive, poursuivait en toute sûreté sa trajectoire dorée sur les hautes cimes de l’Instruction publique, eux appliquèrent naïvement les principes de rébellion qu’il nous avait légués et, comme oints d’une grâce céleste, se refusèrent à intégrer les institutions d’enseignement dont les filières traditionnelles s’adressaient pourtant à des intelligences comme la leur, diligentes et moutonnières. Notre camarade Plichon donna l’exemple le plus navrant de ce sacrifice absurde, consenti par dévotion aux consignes édéniques du Supérieur Inconnu. Pendant les années 1969, 1970 on l'apercevait dans les rues de Mirmont, traînant et se dandinant de sa démarche lourde et maladroite, l’air oisif. Une fille l’accompagnait parfois, que son laisser-aller, ses formes boulottes et son physique ingrat signalaient comme une prosélyte gauchiste. Lui-même déambulait vêtu d’un bleu de travail crasseux, sa grosse tête dodelinant au rythme de son pas indolent, dépeignée et mal rasée ; reflétant une hébétude sans joie. Il avait commencé sa licence de philosophie à la Faculté de Mirmont et s’était immergé dans un milieu étudiant où l’apathie tenait lieu de révolte contre un état de choses jugé insupportable, et où chacun attendait dans l'accablement l’émergence d’un bien universel qui lui permettrait sans autre effort d’atteindre le bonheur. Avant de sombrer dans cette errance sans but, Plichon avait été, de sa sixième au baccalauréat, l’un des meilleurs sujets de Boileau… Qui est encore là pour s'en souvenir aujourd'hui ?

« C’est vrai… ? Vous n’avez jamais consommé de la drogue ? » nous avait demandé dans les derniers temps Monsieur Cantet sur le ton d’une sollicitude indulgente dont on use envers un enfant attardé dans le but de l'éveiller à des réalités qu'il ne soupçonne pas. Cette leçon d’émancipation, pour implicite qu'elle fût, n'avait sans doute pas été perdue pour le scrupuleux Plichon.

(à suivre)

samedi 8 juin 2013

Monsieur Cantet (suite n°IV)

À qui l’interrogeait sur ce qu’il ferait après le bac, Lemesle répondait tout de go : l’E.N.A., l’Ecole Nationale d’Administration dont la réputation à la fin des années 60 était illustre… Les talents naturels qui inclinaient Lemesle à ambitionner cette scolarité glorieuse seront suffisamment illustrés par l’anecdote suivante : Notre professeur de français-latin, Monsieur Larose, eut une fois l’idée d’interroger notre camarade sur ce qu’il pensait de la pièce Ubu roi. Larose comme Lemesle était d'une suffisance sans limite. Un trait décrira notre professeur de lettres : attaché à administrer en toute occasion la preuve de son purisme d’expert en beau langage, Monsieur Larose, lorsqu’il parlait, marquait toutes les liaisons entre les mots, même celles qu’il est d’usage d’éluder à cause de leur caractère disgracieux, et prononçait les e muets, ce qui donnait, par exemple, « Les pensé-eu de Pascal ». Larose avait reconnu d’emblée en Lemesle son digne émule et lui témoignait pour cette raison une estime de connaisseur et presque l’affection d’un coreligionnaire. C’est ainsi qu’il avait estimé utile de recueillir publiquement l’avis de notre camarade sur l’œuvre phare d’Alfred Jarry, en l’invitant pendant un cours à exposer ses goûts littéraires. Sans prendre la peine de se lever, Lesmesle avait répondu depuis sa place que, s’il avait effectivement lu l’Ubu Roi de Jarry, il préférait en l’état réserver son opinion, faute d’avoir pris connaissance des commentaires critiques écrits sur la pièce, dont la lecture seule lui permettrait de se forger une opinion. L’à propos et le sérieux de cette réponse s'étaient attirés un hochement de tête approbateur de notre professeur qui n’avait pas caché sa satisfaction de trouver chez l'élève qu'il distinguait de son estime des dispositions aussi flagrantes à la méthodologie et à la recherche intellectuelle dont il se targuait d’être lui-même un impeccable exemple.

Mon dernier souvenir de Lemesle remonte à la fin de notre année de terminale. Celui-ci se rendait dans les locaux de Boileau à je ne sais plus quelle épreuve à option qu’il présentait dans le but d’améliorer, s'il était possible, ses résultats au bac. En dépit de ses convictions libertaires, Lemesle avait enfilé pour l’occasion un veston bleu marine et poussé l’élégance jusqu’à nouer une cravate. À la veille de mai 1968, ce souci de stricte correction n’avait déjà plus un caractère impératif ; mais Lemesle qui visiblement n’avait rien laissé au hasard, voulait tirer les meilleurs fruits de son épreuve facultative ; il se faisait fort de flatter chez son examinateur la croyance anachronique en un modèle d’élève discipliné et respectueux des formes, dont il lui fournirait le mirage ensorcelant. Trois de ses bons amis qui passaient par là, amusés de le voir endimanché, l’apostrophèrent d’un ton goguenard. Eh eh, oh dis donc !... En guise de réponse, Lemesle esquissa une espèce d’entrechat accompagné d’une mimique faussement facétieuse qui voulait dire, dans le primesaut d'une pirouette chorégraphiée sur le mode cynique et léger, qu’il n’était pas dupe de son costume de major de promotion mais qu’il lui fallait bien après tout sacrifier au rituel d’une sélection qui s’imposait à lui comme aux autres, quelque répréhensible qu’elle fût…  [Cette concession, on l’aura compris, ne forçait pas trop la nature de Lemesle qui était tout sauf intrépide ou enclin à des attitudes séditieuses. Quelques années plus tard notre condisciple passa avec succès une agrégation de lettres classiques avant d’entrer par voie interne dans le corps des administrateurs civils où il a fait carrière depuis dans les bureaux de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.]

Dans la dernière phase de son enseignement devenu ouvertement politique, Monsieur Cantet nous exhortait à refuser toute compromission avec le système et à nous engager dans une lutte sans merci contre le programme de la bourgeoisie libérale. Il n’était pas démocrate, nous disait-il, car l’action révolutionnaire, tant que les masses n’avaient pas reçu la formation doctrinale capable de les désaliéner, dépendait des intellectuels et devait se concevoir hors du creuset de la volonté populaire. Les étudiants, pour casser le carcan social, devaient refuser de préparer des concours et d'entrer dans la compétition des études universitaires et des grandes écoles. Lui-même se disait prêt à renoncer à son diplôme auquel il n'attachait aucun prix. Il nous incitait à constituer dès à présent des groupes d’action qui pourraient relancer la révolution après les congés d’été auxquels il n’était pas question que quiconque renonçât, aussi enragé fût-il.

Ce discours répété au fil des évènements, de la période des premiers germes à celle de leur éclosion, avait fini par exercer, malgré son peu de cohérence, une influence sensible sur notre classe dont les têtes pensantes puis, à leur suite, le peloton des laborieux s’étaient laissé pénétrer progressivement par la légende maoïste dont La Chinoise de Godard avait l’année précédente célébré les prestiges culturels. L’appel que notre professeur de philosophie lançait à nos vertus d’abnégation, quand lui-même se réservait une carrière sans à-coups dans l’un des établissements les plus enviés de la capitale, la confiance dont il nous honorait en nous donnant mission de répandre le socialisme révolutionnaire dans les coins les plus reculés du mirmontois, en nous abandonnant libéralement le choix des moyens, transportait la plupart de nos camarades comme un adoubement merveilleux qui les aurait doués du pouvoir de dissiper un monde maléfique peuplé d’enchanteurs ventripotents et de chevaliers invalides, prêts à se faire occire.

(à suivre)

samedi 1 juin 2013

Monsieur Cantet (suite n°III)

Le besoin d’émancipation de ses élèves trouvait un semblant de réponse dans l’allure in de notre jeune professeur dont l’enseignement flottant et libertaire aplanissait toutes les contradictions sous l’impact d’un postulat unique, conforté par l’opinion d’Herbert Marcuse, selon lequel les jeunes, et la jeunesse en soi, avaient forcément raison sur les vieux… En même temps que cette affinité se forgeait, issue de notre appartenance à une même génération, un nouvel élément vint rapidement la fortifier. Notre programme comprenait (par la fantaisie de notre professeur ou pour satisfaire les fantasmes de la fonction publique ?) l’étude des Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud dont la génération qui nous précédait ignorait à peu près tout. La thérapie psychanalytique passait dans ces années-là pour une bizarrerie yankee dont les humoristes français, habitués à railler le peuple américain pour son infatuation crédule, faisaient volontiers leur cible. Cette nouvelle matière à défricher, offerte à des curiosités encore neuves, ne pouvait qu’accentuer un divorce déjà latent entre notre classe d'âge et celle des adultes dont elle soulignait l'incapacité avant que celle-ci se nourrît à son tour des poncifs du freudisme, bientôt popularisés par le cinéma, les magazines, le roman et le jargon du temps.

Les vacances de Pâques nous renvoyèrent à nos foyers moins de quinze jours après le mouvement de protestation étudiante du 22 mars dont les retombées furent ajournées par les congés ; nous rentrions un mois plus tard, le 22 avril. En fait, cette dernière tranche de l’année scolaire devait se limiter à trois brèves semaines de classe qui s’achevèrent le lundi 13 mai où les élèves de Boileau, comme ceux de l’ensemble des lycées de France, décrétèrent la grève générale.

En ce mois d’avril 1968 la majorité de notre classe de terminale baignait déjà dans un courant de sensibilité contestataire ou gauchiste, si l’on peut synthétiser par ces mots un conglomérat d’idéologies dont les sources composites ne devaient jamais être clairement débrouillées par leurs prosélytes eux-mêmes ; les heures de cours s’étaient muées en forums de discussion où le débat politique avait la part belle ; la répression des premières manifestations étudiantes dont les photographies en noir et blanc faisaient les bonnes pages de Paris Match, y était jugée et condamnée sur pièces. Monsieur Cantet qui, plus que jamais, multipliait les allées et venues entre Mirmont et Paris, rapportait des nouvelles dramatiques de la capitale dont les forces insurgées, ramassées entre Sorbonne et Odéon, étaient, selon ses dires, assiégées par des bataillons de C.R.S. acharnés à en découdre. Comme le triomphe de la liberté était proche, notre professeur s’était mis par avance à l’unisson ; il fumait désormais dans la salle de cours et nous invitait, si nous le souhaitions, à en faire de même, ou au moins à prendre des cigarettes pendant les intercours (il n’était plus question de récréations).

Les meilleurs élèves en philosophie s’érigeaient en censeurs dogmatiques de la Révolution. Monsieur Cantet nous avait enseigné qu’un philosophe ne pouvait plus, à l’époque actuelle, s’abstenir de prendre parti sur la politique. Par lui, nous savions que les correcteurs du concours de l’agrégation attendaient de la dissertation d'un candidat qu’elle rendît compte de l’engagement de son auteur au service de la bonne cause. Aussi, le lauréat Vincent Cantet avait-il remporté son concours en digressant à partir du sujet proposé, sur le thème particulier de la guerre au Vietnam qui lui avait permis, pour son plus grand profit, de flétrir par écrit l’anticommunisme des Etats-Unis.

Parmi les élèves les plus en vue de la classe figurait Philippe Lemesle, un transfuge de la section « C » où il avait fait sa première. Hautain, Lemesle observait une distance patricienne à l’égard de ceux qui n’appartenaient pas à la coterie des disciples les plus aimés de Monsieur Cantet. Mais il ne lui coûtait pas de revenir sur ses préventions sitôt qu'un de nos camarades, catalogué au départ dans la catégorie des fossiles, remontait du fond fangeux du classement jusqu’à la crête de la notation pour se fondre dans l’écume mousseuse des amis du genre humain. Telle avait été l’évolution rapide de Garnot, un garçon massif et râblé qui, quand on le voyait ramassé sur son bureau, soufflant et ahanant dans un effort de réflexion pénible, faisait penser à un percheron harassé qu’on aurait attelé à un engin aratoire trop lourd pour ses forces. Si le visage de Garnot semblait avoir été modelé dans une matière épaisse et rétive au ciseau du sculpteur, Lemesle, lui, avait des traits fins et une constitution déliée ; choyé pendant son enfance par une famille simple à laquelle il n’avait plus voué, à partir de l’adolescence, qu’une morgue impatiente, remplie du dédain que lui inspirait un milieu illettré qui le révérait à l'égal d'un dieu, il se faisait de lui-même et de sa destinée une idée ombrageuse mais magnifique. Rien ne pouvait l’attirer dans l’allure massive et commune d’un Garnot et il se passa un bon trimestre sans que Lemesle se sentît tenu de jeter seulement un œil sur le cheval de trait qui suait et haletait à quelques pas de lui, dans cette aire de contention morale où Garnot tirait mentalement son équipage de labour. Mais lorsqu’à force de s’acharner, celui-ci se hissa dans le rang des rares philosophes qui parvenaient à peu près à suivre les démonstrations professorales, Lemesle abjura ses préjugés et s’établit immédiatement comme l’un de ses meilleurs amis, partageant avec lui les douceurs d’une amitié complice…

(à suivre)

samedi 25 mai 2013

Monsieur Cantet (suite n°II)

Le premier trimestre de l’année scolaire se terminait donc sur un statu quo que la confrontation des trois premiers mois n’avait pas sensiblement modifié. À part une poignée d’élèves dont l’intelligence s’ouvrait au maniement des abstractions et des concepts, l’ensemble de la classe campait sur la réserve. Encore nous apparaissait-il que la capacité de quelques uns à saisir l’essence raffinée des choses, ne leur donnait pas plus de discernement, quand ils réagissaient aux réalités courantes de notre vie de lycéens et aux accidents qui l'émaillaient, que s’ils étaient restés, comme avant, étrangers à l’Arcadie de l’esprit. Notre professeur montrait lui-même, à travers certaines de ses réflexions pétries d’un sentiment partial ou ingénu, que les supputations d’un esprit spéculatif ne se confondent pas avec la sûreté de jugement qui, si l’entendement humain pouvait y atteindre, le conduirait à gravir les ultimes degrés de la vérité et de la sagesse.

L’ambiance de la classe de philosophie, passé la phase inaugurale des trois mois automnaux, allait progressivement se modifier pendant le deuxième trimestre de l’année scolaire avant d’aboutir au printemps 68 à la cataracte qu’on sait. Déjà, à Mirmont, le dernier trimestre de l’année 1967 avait donné lieu à une agitation inaccoutumée. Des cortèges de manifestants bloquaient de temps à autre les carrefours de la ville, appelant à la défense du peuple vietnamien contre l’agression des Etats Unis. U.S. go home ! clamaient les banderoles et les slogans lancés par les contestataires. L’opération Un Bateau pour le Vietnam rassemblait les mécontents du régime. Une grande soirée avait été organisée sur ce thème dans le vieux théâtre de Mirmont, pour collecter des fonds et soutenir la révolution communiste. Plus d’un professeur du lycée Boileau s’y était associé. Les noms circulaient de cette nouvelle race d’enseignants « engagés » dont nous comprenions difficilement qu’ils fussent à la fois les gardiens de la discipline et du conformisme dans les murs du lycée, et des séditieux ou des rebelles hors de son enceinte. C’était les dernières semaines de l’année 1967…

Comme chaque année, je passai les fêtes de Noël en famille, à Paris où mes grands-parents maternels, domiciliés aux abords du Panthéon, nous accueillaient avec nos cousins pour les fêtes. Nous avions l’habitude, nous les enfants, de descendre le Boulevard Saint Michel jusqu’à la Seine et, après nous être attardés au premier étage de la librairie Gibert pour y feuilleter des livres d’occasion, de longer les quais en regardant les éventaires des bouquinistes accrochés aux parapets. En ce mois de décembre 1967, il régnait dans le quartier latin une atmosphère électrique qui différait de celle que nous avions connue les années précédentes. Il fallait sans doute l'inexpérience de mon jeune âge et l'assurance naïve que je tirais de la quiète harmonie d’une existence provinciale pour saisir, comme je le fis, l’âpreté inaccoutumée qui émanait du quartier étudiant de la capitale. Le boulevard et la place Saint Michel, de même que les rues adjacentes, regorgeaient de jeunes gens aux cheveux ébouriffés, dépenaillés, qui distribuaient aux passants des tracts grossièrement ronéotypés, rédigés en termes agressifs, où il n’était question que d’écraser l’impérialisme américain, de défier le « tigre de papier » et de pulvériser « le grand capital ». Des slogans zébraient les murs, dénonçant la montée du fascisme et les crimes du « monde libre ». Je me souviens d’une affiche publicitaire placardée sur le pignon d’un immeuble du quartier de La Huchette, qui portait en graffiti le nom d’un « fasciste » suivi de son numéro de téléphone et de l’injonction faite à tout individu de bonne volonté d’aller séance tenante lui faire un mauvais sort. Quelques mois plus tard, j’avais l’occasion de contempler dans le hall de la Faculté des lettres de Mirmont, investie par les grévistes du mois de mai, le nom des « condamnés à mort du tribunal révolutionnaire » dont la liste, qui regroupait notamment les activistes les plus célèbres de la faculté de droit, s’étalait en grosses lettres bâton sur un calicot accroché à hauteur de plafond.

À Paris, des proclamations pacifistes, des pétitions pour l’émancipation du prolétariat s’étalaient sur la façade des immeubles, collées sur les devantures des magasins et sur les arbres du boulevard Saint Michel. L’agitation ne désarmait pas ; la trêve traditionnelle des fêtes de fin d’année semblait n’avoir pas prise sur l’effervescence générale. Cette tension politique qui surprenait par son omniprésence, répandait sur le Paris estudiantin, de la fontaine Saint Michel au théâtre de l’Odéon, comme une odeur de poudre et le grondement d’un soulèvement en puissance dont la charge ne demandait qu’à éclater. Mais si le jeune promeneur de dix sept ans, tout imprégné de l'atmosphère de Paris, était assez réceptif pour en percevoir les émulsions, aucun des chroniqueurs, hommes publics, sociologues ou publicistes qui se flattaient de juger l’évolution de la société et d’en pénétrer les raisons, ne sut anticiper la venue du mai en fermentation. Ils assistèrent à l’éclosion de cette saison atypique sans l'avoir un instant pressentie ni s’être préoccupés des signes avant-coureurs qui l’annonçaient. Le saisissement fut tel que beaucoup s’empressèrent alors d’adhérer au nouvel ordre des choses dont l'avènement leur parut d’autant plus indiscutable qu'ils ne l'avaient pas prévu.

Après les vacances de Noël et du 1er de l’an, la rentrée de la nouvelle année 1968 vit l’influence morale de Monsieur Cantet s’accentuer sur la classe. Son côté « mode », sa barbe de jais, sa silhouette élancée, son allure soignée d’intellectuel progressiste acquis aux normes capillaires et à la pilosité du castrisme, son érudition dont nous ne doutions pas, bien qu’il en fît peu usage avec nous, avaient fini par s’implanter comme une sorte de flagrance dans notre paysage quotidien. Par sa manière d’être Monsieur Cantet en était venu à figurer le tableau symbolique de tout ce que nos parents ne pouvaient pas comprendre, en même temps que par ses propos il les désignait comme incapables de transmettre à leurs enfants une pensée originale ou véridique. Pour ses élèves, privés chez eux d’interlocuteurs instruits ou simplement intelligents, la parole du philosophe, peut-être parce qu’elle tranchait sur le « silence éternel » d’un monde obstinément taciturne, devenait l’instigatrice d’un dialogue qu’ils souffraient de ne pas cultiver avec leurs familiers et qui, par son absence, les enfermait en eux-mêmes comme dans une souricière.

(à suivre)

mercredi 15 mai 2013

Monsieur Cantet (suite n°I)

Au mois de décembre 1967, Monsieur Cantet n’avait toujours pas réussi à briser la glace de scepticisme qui l'entourait, non pas que ses qualités de pédagogue fussent discutées, mais les pensées, les analyses intellectuelles, les références culturelles dont il devait enrichir notre esprit, y stagnaient comme des particules exogènes. Sauf pour de rares élus, les grandes antithèses de l’action et de la réflexion, de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, de l’idéalisme et de la méthode expérimentale répandaient dans nos rangs un sentiment d’incompréhension dont nous nous accommodions avec résignation. Il y avait beau temps que nous connaissions les limites de nos facultés d’intelligence, et la médiocrité de nos palmarès antérieurs protégeait la plupart d’entre nous de toute prétention trop hardie à la science infuse ou aux vues encyclopédiques.

Ainsi, lorsque Monsieur Cantet, peu avant les vacances de Noël décida de nous faire observer une minute de silence en l'honneur de Régis Debray, retenu prisonnier en Bolivie, cette initiative originale ne provoqua-t-elle de notre part qu’un stoïcisme indifférent, relevé tout de même d’un peu d’étonnement ; une grande majorité d’entre nous ignorait tout du malheureux guérillero à qui il nous allions rendre cet hommage inusité. Notre professeur nous fit un bref discours pour nous décrire la cause à laquelle se dévouait le héros du jour et les périls qui l’environnaient. À Boileau, l’autorité professorale s'estimait justifiée à répandre ses directives sans souffrir d’objection ; rien ne l’empêchait d'exercer en l'occurrence son pouvoir sous le portique hellène de la maïeutique, au nom de la liberté même qu’elle bafouait. Nous nous prêtâmes à la minute de mutisme imposée avec la passivité voulue, ignorant quel enjeu pouvait représenter pour nous le combat de Régis Debray dont la destinée, à l’évidence, n'avait rien de commun avec la vie rangée à laquelle le lycée nous préparait.

Malgré la supériorité indéniable que lui donnaient son parisianisme et ses brillantes introductions universitaires, Monsieur Cantet nous traitait avec simplicité, sans morgue ni sarcasmes. Ses connaissances étendues et le départ virtuose de sa carrière professionnelle, s’ils l’éloignaient de nous sans qu’il le cherchât d’ailleurs, n’affectaient pas l’intérêt qu’il nous portait avec une conscience toute pédagogique, ni la sincérité de ses réactions envers nous. Il s’exprimait sans pédantisme mais dans un registre toujours châtié qui signalait son appartenance à un milieu cultivé où les occasions de forcer sa voix se cantonnent aux discussions de café, aux controverses d’amphithéâtre ou de chambre d’étudiant. De temps en temps il s’arrêtait rêveusement dans ses explications, comme pour se reprendre ; il nous considérait l’espace de quelques secondes sans rien dire. Contemplait-il en nous les spécimens d’un âge adolescent dont l’avaient détourné ses prouesses scolaires ? Le témoignage d’une vie plus naïve, animée des élans naturels qu’il n’avait jamais ressentis qu’à travers les livres ? Nous trouvions normal qu’il s’ennuyât avec nous. Nous lui étions au moins reconnaissants de nous témoigner, à défaut d’une attention à laquelle ses fonctions ne l’obligeaient pas véritablement, une forme de gentillesse égoïste dont l’ironie, lorsqu’il la laissait poindre sous sa dignité professorale, n’était jamais mordante ni moqueuse. Il lui arrivait cependant, lorsqu’il nous interrogeait oralement, de ponctuer nos réponses d’une moue agacée, et même quelques fois de s’impatienter.

J’en donnerai un exemple. Il nous fallait, pendant cette année 1967/1968, introduire nos dissertations philosophiques par une revue des différentes applications ou manifestations du thème à développer, dite phénoménologie du sujet. Selon toute vraisemblance, cette fructueuse méthode nous venait de Paris ; en tout cas, il n’y avait plus en France, aux dires de Monsieur Cantet, un penseur ou un métaphysicien qui n’eût pas proscrit avec horreur tout autre procédé discursif. Une fois où nous avions à faire un devoir écrit sur la notion de « lieu commun », l'un de nous, pour serrer au plus près les consignes professorales, poussa le zèle jusqu’à recenser comme une acception possible du sujet, les édicules publics destinés aux besoins naturels des passants. Il s’agissait, au sens propre du terme, de lieux communs, qui se définissent comme des endroits accessibles à toutes les sortes de pratiques, répondant à une idée de service général. La vision concrète du phénomène ne fut pas du goût de notre professeur. Malgré sa justesse, cet aperçu réaliste avait manifestement froissé en lui une conception du bon ton intellectuel dont on pouvait seulement affirmer qu'elle datait d’une époque postérieure à l’humanisme rabelaisien qui ne s’embarrassait pas de nuances aussi prudes. Au moment de rendre la copie perturbatrice, Monsieur Cantet avait eu un geste découragé pour signifier au coupable que le fond d’une sorte d’inconvenance morale avait été atteint, et, sans plus en débattre, lui enjoindre d'abjurer les désordres d'un prosaïsme qui n’avait plus sa place dans les productions scolastiques de l'époque moderne.

Ces premier mois d’enseignement avaient-ils ouvert notre professeur à de nouveaux horizons nés de son déracinement à Mirmont, ou l'avaient-ils replié au contraire dans sa solitude, lorsque, sa journée de travail finie, il déambulait par la ville déserte, bientôt calfeutrée derrière ses huis et ses volets clos puis endormie, et qu’il lui manquait cet air vivifiant et sensible qu’inhale la jeunesse studieuse de Paris ? Quelle réflexion pouvait lui inspirer le spectacle de lycéens quelconques dont il avait perdu le souvenir depuis que l’instruction publique l’avait extrait de l’ornière d’une scolarité sans gloire pour l’élever jusqu’à l’empyrée des classes préparatoires parisiennes ? Ses attaches et ses sujets d’intérêt restaient évidemment fixés dans la capitale, hors de laquelle on le sentait en exil ; il faisait parfois, le temps d’une brève parenthèse, allusion à ses activités ou à ses distractions parisiennes. Il lisait les textes philosophiques qu'il commentait, dans la précieuse collection de la Pléiade... Ce faste, sans exemple à Boileau où les professeurs, quand ils puisaient dans leur bibliothèque personnelle, n’en tiraient que des livres brochés, vieillots ou publiés dans des éditions à bas prix, nous permettait d’étalonner la distance qui séparait notre chiche univers de la magie scintillante du jeune homme lancé.

(à suivre)

samedi 11 mai 2013

Monsieur Cantet

Le lundi de la rentrée de septembre 1967, un jeune homme dissimulé derrière une belle barbe noire, fournie et mousseuse, portant un veston cintré à dominante vert clair et une cravate écossaise coupée dans un tissu laineux, nous attendait dans la cour du lycée, planté sur la promenade surélevée à usage de coursive qui cheminait dans la galerie du rez-de-chaussée sur laquelle ouvrait une série de salles de classe alignées dans une succession uniforme. C’était notre professeur de philosophie Vincent Cantet. Nouveau venu à Boileau, il avait obtenu l’année précédente, à l’âge de vingt-quatre ans tout juste, l’agrégation de philosophie qu'il avait réussie dans un rang éminemment flatteur ; il débutait à Mirmont une carrière d’enseignant météorique qui devait, après un exil provincial de quelques mois, l’appeler à gagner l’un des lycées les plus prestigieux de Paris.

Pour l’heure, le jeune Vincent Cantet, intimidé au fond, regardait avec réserve et curiosité les élèves banals auxquels il lui reviendrait d’inculquer pendant une année scolaire les mécanismes mentaux et les règles du raisonnement logique qui, en bonne géométrie, feraient d’eux plus tard des citoyens réfléchis, capables de discernement et de choix éclairés. Son instinct d'intelligence les lui désignait comme des élèves ignorants, empreints des préjugés d’une multitude aveugle dont il n'avait cessé de s'écarter depuis que ses études l'avaient happé au cœur de la capitale.

Le premier cours de philosophie fut occupé à tester notre niveau de connaissances. Monsieur Cantet nous interrogea sur quelques pensées de philosophes célèbres dont nous devions retrouver l'auteur. Cardon, à l’étonnement général, parvint à identifier un axiome de Spinoza dont il avait eu à se servir pour faire un mot croisé. Mais aucun de nous, ni lui non plus d’ailleurs, ne fut capable ce jour-là de rééditer son exploit. Les élèves de la classe, dotés d’un bagage littéraire plutôt mince, ignoraient jusqu’aux premiers linéaments de la métaphysique ou de la morale ; ils n'avaient jamais entendu dans leur milieu un mot du vocabulaire adéquat aux concepts abstraits dont la discussion était naturellement bannie, comme pédante ou hermétique, des controverses familiales.

La démonstration par laquelle Monsieur Cantet inaugura son enseignement fit une forte impression sur notre petite collectivité ; l'idée pédagogique dont elle relevait n’était pas sans rappeler, dans ses visées, les procédés d’illusion que les pères missionnaires avaient utilisés en Afrique pour vaincre l’influence des sorciers sur les populations indigènes. Posant sur son bureau son paquet de cigarettes, des Gauloises bleues si je me souviens bien, notre professeur nous invita à regarder attentivement cet objet et à nous interroger sur l’image que nous en recevions. Nous devions par un effort de réflexion pénétrer le danger des habitudes de pensée qui obstruent la perception directe de la réalité. Cette chose banale qu’est un paquet de cigarettes, associé aux habitudes les plus usuelles de la vie quotidienne, nous devions découvrir qu’il imposait à notre esprit, lorsque nous l’observions, un cumul idéal de quatre côtés visibles alors que, suivant l’endroit de la salle de classe où nous nous situions, nous ne pouvions en voir au plus qu’une ou deux faces concurremment, sans qu’il nous fût possible de nous assurer de l’existence concomitante des pans de la chose que les lois de l’optique nous dissimulaient. Une fois ce problème de perception sensorielle exposé bien plus que résolu, une conclusion d’évidence se faisait jour : Vincent Cantet, par ses conceptions novatrices autant que par la modernité de sa mise qui tranchait sur l’accoutrement morne ou sévère, souvent défraîchi, voire usé, qu’arborait une grande majorité de ses collègues, représentait dans sa synchronie un type de dandysme et d’intelligence pensante dont aucun précédent n’avait hanté les aîtres multi-centenaires de Boileau, même dans les sections philosophiques où les exemples d’originalité intellectuelle s’épanouissaient un peu plus qu’ailleurs.

Je mentirais pourtant en prétendant que le prestige de la philosophie pénétra d’emblée notre escouade de lycéens. Nous écoutions Monsieur Cantet commenter les Méditations métaphysiques de Descartes et L’Introduction à la critique de la raison pure de Kant avec ce fatalisme auquel six années d’enseignement secondaire nous avaient rompus ; nous ne comptions plus les connaissances que nous avions dû absorber sans qu’elles eussent de lien perceptible avec notre univers ou avec les espoirs que nous caressions de mener plus tard une vie sympathique à notre nature. Les goûts naturels de la plupart des nôtres les portaient sur les matchs de football et le Tour de France, les performances des voitures automobiles, les feuilletons télévisés et, pour les plus évolués, les variétés anglo-saxonnes et la fréquentation des filles ; en aucun cas les abstractions ambitieuses ne se disputaient nos cerveaux.

La presque totalité d’entre nous provenaient de cette bourgeoisie petite ou moyenne dont les aspirations, au-delà des choix politiques qui l’écartelait entre communisme et gaullisme, tendaient essentiellement à la conservation du confort matériel qu’elle s’était chèrement acquis pendant les deux dernières décennies, et à l’oubli des séquelles encore proches d’une histoire nationale sans grandeur. Ainsi la classe bourgeoise ressentait-elle son avenir, qu’elle vécût dans l’aisance financière ou au contraire avec parcimonie. Les principes, les articles de foi, les valeurs qui animaient cette classe composite issue des boutiquiers, des commis aux écritures et des gens de chicane, confluaient de toutes parts vers l’horizon borné de l’épargne domestique et des congés payés. Le contact passait mal entre une génération montante, précocement confrontée à ces inquiétudes égoïstes alors que les moyens de sa survie lui paraissaient assurés, et celle d’une génération adulte qui ne délivrait plus à ses rejetons qu’un message de charité bien ordonnée, axé sur la resquille et l’économie journalière. Les points de vue généraux dont la jeunesse a besoin pour prendre sa place et s’arroger une vocation propre dans la succession des âges qui l’ont précédée, se réduisaient aux articulets d'un code de bonne gestion financière qui la laissait, elle comme tout le monde, insatisfaite.

(à suivre)