vendredi 22 février 2013

Mademoiselle Dubourg

Mon camarade Dominique Talon vient de commencer à étudier l’harmonie au conservatoire de Mirmont ; s’il se déclare intéressé par la matière, il apprécie moins en revanche la personnalité de Mademoiselle Dubourg qui est son professeur. C’est une grande fille de trente-cinq ans environ dont les traits sont déjà un peu épaissis. Elle parle d’une voix forte et commune, enchâssant dans un rire gras des plaisanteries qui ne le sont pas moins et procèdent le plus souvent d’un esprit de blague populacière. Pas méchante d’ailleurs, familière vis-à-vis de ses élèves à qui elle s’adresse avec un abandon tel qu’on pourrait y voir la volonté d’arracher les suffrages de son auditoire par des procédés grossiers, en tablant sur une familiarité outrée ; or sa bonhommie est sincère, et son humeur gouailleuse dictée par un débraillé sans embarras ni calcul.

Incapable de parler bas ou simplement à un degré normal d’intensité sonore, ses silences ne sont malheureusement pas empreints de plus de distinction ou de finesse. Quand elle vous écoute, Mademoiselle Dubourg projette le cou en avant et renverse par un mouvement contraire sa tête vers l’arrière, la bouche à demi béante dans un sourire qui se veut sympathique et tend à corriger le vide du regard que déserte momentanément toute lueur d'une vie intelligente. Cette mise en scène instantanée balance l’expression de la jeune femme à mi-chemin entre l’extase bachique et l’idiotie congénitale... Des cheveux ondulés et blondasses encadrent à la diable cette physionomie ébahie qui, soulignée encore par le modelé alourdi du visage, évoque le masque pétrifié de l’histrion antique, ou ces divinités primitives dont la face grimaçante substitue à l'allégorie de l’âme humaine l’image d’une béance panique.

Les professeurs du conservatoire étant presque tous des hommes, elle a pris, à force de les traiter d’égale à égal et de se mettre au diapason de leurs manières et de leurs plaisanteries indélicates, une tournure masculine et criarde.

J’avais connu Liliane Dubourg avant qu’elle fût titulaire de la chaire d’harmonie, à l’époque encore récente où elle se contentait du rôle plus modeste de pianiste accompagnatrice aux examens du conservatoire ; je me rends compte des changements qui se sont depuis opérés en elle dont la mise était autrefois soignée, les traits fins et doux, l’allure modeste aussi bien que souriante.

Talon et moi, nous l’avions vue tenir la partie de piano au concours de fin d’année pour accompagner les exhibitions des instrumentistes à vent qui, lorsqu'ils concouraient pour le premier prix, passaient leurs épreuves en public.

Le fils Lemaire, qui tenait la partie de première flûte au sein de l’orchestre symphonique du lycée Boileau, nous avait rejoints. Je n’avais rien contre ce garçon mais le sérieux stupide avec lequel ses parents l’avaient élevé pour en faire un modèle de fils appliqué et raisonnable, m’agaçait ; cette éducation trop soigneuse l’avait rendu rêche et sans grâce ; sa docilité aux objectifs familiaux et scolaires l’avait doué d’une banalité à courte vue qui lui ôtait tout intérêt. Tâtonnant dans ses phrases, éclatant de temps à autre d’un rire plus tonitruant qu’amusé, myope, il semblait exempt de toute idée sur lui-même qui ne fût pas le produit des choix de son entourage auquel il était entièrement soumis.

Nous étions donc assis côte à côte et, pour passer le temps, je l’interrogeai, avant le début des épreuves, sur sa sœur qui était grosso modo de notre âge et que j’avais entrevue dans l’orchestre du lycée où elle jouait du violoncelle ; avec une touchante absence de méfiance, il nous dévoila d’elle un ensemble de détails qui, sans porter atteinte à l’intimité de la jeune fille, relevaient d’un domaine privé qu’il eût été mieux inspiré de préserver. Nous pûmes ainsi tout connaître des habitudes, des goûts et des distractions innocentes de Mademoiselle Lemaire dont la bonne tenue, comme nous le supposions, n’avait d’ailleurs rien à envier à celle de son frère.

Lorsque Liliane Dubourg s’assit au piano dans la magie des feux de la rampe, elle apparut au fils Lemaire auréolée d’une lumière céleste, comme l’image même de la beauté, une représentation aérienne et ravissante de l’amour qui le plongea instantanément dans une extase stupide, comparable, la fatalité en moins, à l’éblouissement que ressentit Tristan en contemplant Iseult après l’absorption du philtre d’amour.

En proie à un sentiment soudain et passionné qui le clouait sur son siège, le fils Lemaire, avec sa sincérité naïve, ne put s’empêcher de me faire part aussitôt de son troublant état d’âme, me répétant à intervalles réguliers, tout le temps que dura l’ensorcelante apparition, que les élèves instrumentistes qui se succédaient sur scène avaient rudement de la chance de jouer accompagnés par elle, et qu’il aurait bien aimé se trouver à leur place, comme si de se tenir sur l’estrade à quelques mètres de l’être adoré lui eût procuré une ivresse sentimentale inouïe.

Talon évoque devant moi cette anecdote, en s’amusant de la brutale passion inspirée au fils Lemaire par Mademoiselle Dubourg deux ans auparavant. Je lui fais observer que celle-ci avait alors dans sa figure une grâce classique qui ne se manifestait jamais si bien que vue « de trois quarts » et que c’était là justement l’angle sous lequel le fils Lemaire la considérait de l’endroit où il était placé dans la salle. Cette précision topographique paraît du plus haut comique à Talon qui s’esclaffe pendant un quart d’heure… Et pourtant je ne m'en dédirai pas car Liliane Dubourg, il y a deux ans, n’était ni négligée ni excitée ; les lignes de son visage, si elles devaient progressivement s’empâter, étaient douces et régulières, et convergeaient vers une perspective idéale où s’épanouissait, de trois quarts, l’esprit de sa beauté. Par un paradoxe dont la nature est coutumière, sa physionomie dégageait alors un charme distingué, un tant soit peu ancien et mièvre aussi ; une délicatesse qui ne devait rien qu’à un heureux accident de la matière et était vouée à s’effacer pour conjuguer enfin l’apparence de la femme à la texture réelle de sa personnalité.

mercredi 20 février 2013

Le Club des Poètes (suite)

Vient le tour de l’inévitable inventaire [à la Prévert] de Jacques Prévert que détaille avec moult intonations appuyées un récitant goguenard, manifestement heureux de s’illustrer dans un numéro sans surprise dont le succès est assuré. De fait, les rires fusent avec une régularité mécanique à chaque articulation du texte ; ils traduisent moins l’amusement de la salle que la fierté qu'elle éprouve à souligner les intentions d’un écrivain non-conformiste dont la compréhension la hisse, pense-t-elle, bien au dessus du bourgeois conservateur qui, lui, serait inapte à en goûter le sel.

Une dame plus très jeune, portant un œillet rouge fiché dans une robe noire, s’avance sur scène telle une cantatrice en fin de carrière. Elle susurre d’une voix faussement juvénile quelques vers qu’on croirait tirés d’un recueil de Marie Noël. C’est Madame Félicie Canossa, lauréate du prix des Poètes du Mirmontois décerné par le commandant Brûlin.

Suit un éphèbe de quinze ans et demi, le jeune espoir de la compagnie, qui parle d’un air boudeur et distille son poème avec des coquetteries de page androgyne.

Une fille d’une vingtaine d’années lui succède ; elle a réussi ce tour de force d’écrire un poème en prose qui, même dépourvu de métrique et de rimes, arrive à rendre un son mirlitonesque ; elle le lit de façon monocorde, comme un enfant qui ne met pas le ton. Excités par son côté gnangnan, les élèves de la classe d’art dramatique du conservatoire qui piaffent de se donner en spectacle, commencent à la chahuter. Elle s’arrête une première fois pour leur faire une remarque sèche – sans grand résultat. La seconde fois, elle leur lance, comiquement irritée, « Riez, riez, vous êtes encore plus bêtes ! », à la plus grande joie de la salle qui, mise en verve par le ridicule du rappel à l’ordre, redouble ses huées.

Un concours dont je n’ai pas retenu le thème donne lieu à une distribution de prix, les dix meilleures poésies étant lues par des élèves de la classe de Monsieur Jouhan, le professeur d’art dramatique du conservatoire de Mirmont. Celle de l’ami de Quentin et Florentin, écrite dans une langue sans accident, courante et limpide, fait partie des pages déclamées.

Nous avons encore droit à une chanteuse qui marmonne « un chant d’amour et de révolte » indique le programme, en grattant quelques accords uniformes sur sa guitare. Nous quittons la salle au bout de cinq minutes, fatigués d’entendre seriner une mélodie mille fois entendue.

Nous passons la fin de la soirée au café Le Français qui fait face au grand théâtre.

Le poète lauréat qu’accompagnent Quentin et Florentin, doit compter dans les dix-huit ans. C’est un garçon légèrement fat – disons précieux –, pas antipathique au demeurant, qui préfère les joies de la prosodie libre aux rigueurs de la versification classique. Il écrit depuis deux ans et deux gros classeurs d’un grand format sont là pour attester la profusion de sa veine lyrique. Au Français, je lis quelques uns de ses poèmes qui traitent tous des relations de l’auteur avec une muse dont il se déclare épris. Si le style en est aisé et disons : harmonique, je bornerai mon jugement à ce seul constat car la prose poétique, rythmée et scandée, n’exerce pas sur moi un grand attrait. Je le félicite néanmoins :

– C’est clair comme une respiration, dis-je.

– Comme un souffle plutôt ! corrige posément le poète. « Dans une respiration il y a comme un effort que je n’aime pas. » ( !!...)

Si je dois l’en croire, il se refuse à lire les grands poètes des écoles passées, de la Pléiade au symbolisme, afin de préserver son inspiration pure de toute influence qui risquerait d’en altérer le jaillissement spontané. Il ne cache pas sa joie car un client du café installé à une table voisine, auquel il avait communiqué ses classeurs et ses feuilles perforées, lui a assuré en les lui rendant, de l’air de quelqu’un qui a pénétré les secrets de la vie et sait de quoi il parle : – Je ne suis pas capable de vous dire si vous êtes doué pour la poésie, mais vous l'êtes pour aimer !

vendredi 15 février 2013

Le Club des Poètes (1969)

Ce soir Quentin et Florentin Valois m’entraînent dans la salle du Clos Sainte Cécile, une chapelle désaffectée transformée en salle de concert où un de leurs amis doit recueillir un prix de poésie décerné par un cénacle littéraire ; ils ont fait la connaissance de l’heureux lauréat pendant leurs vacances balnéaires à Saint Ouen. Cette localité s’honore d’abriter la famille de La Fenêtre qui représente, associée à ce lieu de villégiature comme un seigneur à son fief, le rameau noble, plutôt isolé dans son essence ineffable, de la lignée des Valois et consorts. Quentin et Florentin qui vivent dans un monde d’où les notions les plus élémentaires de rang social, de dignité publique et de décorum semblent s'être évanouies depuis des lustres, et les principes fondamentaux de dévolution nobiliaire avoir été proscrits de tout temps, n’en respectent pas moins dans la branche des de La Fenêtre un surgeon aristocratique supérieur au reste de la souche familiale, de nature roturière ; ils se pressent autour de ses membres, des bohèmes nerveux, noués et sensibles dont la réussite dans l'existence s'annonce problématique, et rêvent d’évoluer dans leur sphère enchantée. Pour leur permettre de me présenter leur ami poète, qui est peut-être bien noble lui-même, je me rends à cette soirée de belles lettres dont l’objet est en lui-même loin de me passionner.

La frénésie des jouissances esthétiques n’est pas en passe d’envahir Mirmont si j’en juge par l’assistance clairsemée, répartie inégalement dans les travées d’une salle de dimensions modestes dont les sièges pliants, en bois foncé, demeurent vides pour la plupart, rabattus dans leur position verticale. Des filles traînent les pieds pour traduire leur mépris des conventions sociales et des stéréotypes de la femme-objet, lançant autour d’elles des regards blasés et sournois ; des garçons débraillés les accompagnent, qui étalent complaisamment une tenue réfractaire aux codes vestimentaires de la classe conservatrice. La scène occupe le chœur de l’ancien édifice religieux dont les hautes croisées à ogives rappellent l’affectation première ; c’est là que viennent s’installer Les Amis de la Poésie, un cercle littéraire local fondé il y a un an par Jean-Pierre Rosnay lors de son passage à Mirmont.

Jean-Pierre Rosnay fait figure actuellement de poète officiel de la télévision française. Actif promoteur du franglais il a baptisé son cénacle Le Club des Poètes et salue son auditoire par un rituel « Bonsoir, amis bonsoirs ! » devenu légendaire quoique la formule ne pèche pas par excès d’invention.

Serviteur rustique et apoplectique de Melpomène, le grand Rosnay profite de ses émissions pour se citer largement en des pages où mots et images se bousculent dans une langue banale dont l’incohérence vise à l’originalité. Il s’en sert également pour exhiber une collection bigarrée d’anars gras au parler coloré et agressif, de bellâtres râpés ou d’anciennes muses défraîchies qu’il présente comme autant de vieux camarades tout à sa dévotion. On s’y félicite mutuellement et on s’y écoute avec révérence ; on y déballe des tonnes de sentiments généreux et on s’y donne du poète par-ci, du poète par-là en toute occasion… On y évoque surtout les grandes heures de la Résistance à l’invasion allemande, car tous en ont plus ou moins tâté et Jean-Pierre Rosnay le premier qui doit à cinq balles de mitraillette reçues dans l’épigastre d’avoir obtenu son poste de poète accrédité des ondes et du petit écran. Ce glorieux fait d’arme et l’amitié de Boris Vian qui partageait avec lui ses maîtresses sont les deux titres de fierté que Rosnay ressasse en permanence à l’intention des attardés qui n’auraient pas encore eu vent de ses mérites.

Le spectacle à Mirmont est présenté par un barbu qui a mis toute son ambition à tâcher d’imiter le barde Rosnay dont il a repris l’air pensif, la diction hésitante et lente, et, grâce à cet artifice, cherche tranquillement ses mots tout en ayant l’air de tirer de soi des vérités profondes. Son style causerie au coin du feu est le même que celui de son illustre modèle, dans un négligé faussement naturel ; sa satisfaction de soi et son aisance à se parer du grand nom de poète renvoient également à l’aède du petit écran.

Les dix membres des Amis de la Poésie se succèdent au micro chacun son tour pour réciter une de leurs œuvres. Ce sont des pièces en prose cadencée où les « je crie », « cercueil », « lettres de sang » « funèbre » « angoisse » et autres expressions du même genre défilent avec une lugubre ponctualité. Gênés d’être assis sur une chaise face au public, les poètes du groupe, tandis que leurs camarades s’exhibent, ricanent pour tenter de se donner une contenance.

Certains sont plus marquants que les autres :

Un jeune homme s’avance sur scène ; sa longue silhouette efflanquée paraît sortir d’un hameau dont la population serait restée trop longtemps à l’écart des flux migratoires de la Civilisation. Il distille sur la Femme un poème dont il scande le refrain d’une voix caverneuse :

« Car c’est la mode et elle la suit. » À la dernière strophe on apprend que l’héroïne de la pièce s’est illustrée sur les barricades de mai 1968.

– « Etait-ce encore la mode ? » interroge alors le poète pour conclure son poème.

Il ne fait pas de doute que la réponse soit « non » ; et cette chute en forme d'énigme, dont le sens moral est néanmoins évident, remporte un grand succès auprès des nostalgiques du joli mai d’antan, qui constituent la majorité de l’assistance.

(à suivre)

jeudi 24 janvier 2013

La Famille Michalon (suite n°VIII)

On sait comment l’affaire [voir ci-avant La Famille Gros] se termina : à la façon de tant de romans que la vie quotidienne, qui n'est qu'un médiocre écrivain, gâte en leur refusant le dénouement adéquat… Les amours de Gilles et de Marie-Sophie se conclurent sans fracas par la déconfiture des deux jeunes héros. Quelle leçon Gilles tira-t-il de cette aventure, si ce n’est l’idée qu’il ne sert à rien d’ambitionner un Bien que notre volonté peine à atteindre ? Le sens de l’apologue, assurément, ne fut pas perdu pour lui ; il était écrit qu'il devrait à Marie-Sophie l'expérience pratique d’un relativisme dont l'influx irrigua plus tard tous les plans de sa vie.

À l’heure où j’écris ces lignes, en 1974, Florence a-t-elle échoué dans la totalité de ses plans, ou a-t-elle réussi au moins certains d’entre eux ? Sans doute est-il trop tôt pour le dire. Le cas de Marie-Sophie, lui, mérite encore quelques mots. Marie-Sophie a eu son bac il y a un an ou deux et a entrepris des études de droit. Mais l’important n’est pas là. Les années passant, sa mésentente s’est accrue avec Florence ; l’antagonisme est tel entre la mère et la fille qu’il conduit celle-ci à fuir fréquemment la maison familiale et à se réfugier pour la nuit chez une de ses amies dont le père compte d’ailleurs parmi les magistrats de la Cour d'appel d'Ambieux. Le lendemain matin on la rend à Monsieur Michalon qui a été prévenu au palais de justice par un coup de téléphone de son collègue.

Enfin arrive l’épilogue redouté. Marie-Sophie se marie enceinte de plusieurs mois avec un ouvrier-plâtrier dont la condition est loin de répondre aux espérances des beaux-parents Michalon. Florence, pour éviter le scandale d’une naissance illégitime, a-t-elle travaillé à cette union mal assortie ? La régularisation recherchée, de toute façon, n’aura pas été un succès puisque après quinze jours de vie conjugale, Marie-Sophie plantera-là son époux pour aller s’installer chez un ami en compagnie de qui elle attendra la naissance de l’enfant.

Au stade où nous sommes, il faut constater que l’ambition sociale et l’égoïsme borné qui tenaient Florence Michalon n’ont pas produit les résultats escomptés. Le tranchant du fer acéré qu’elle avait aiguisé pendant vingt ans sur le cuir de toute créature placée à sa portée, avait fini, se retournant contre elle, par la percer et la traverser de son droit fil... Si les spéculations de Florence n’avaient été constamment veules, stupides et nocives, le moraliste aurait quelque motif de trouver pathétique la tension de cette trajectoire obstinée, douloureuse, et entée sur le vide.

 

[La dernière fois qu’il me fut donné de voir Madame Michalon se situe dans la seconde moitié des années 70. Elle avait alors beaucoup rabattu de ses rêves de grandeur.  Elle habitait une belle villa, située dans la banlieue résidentielle d’Ambieux ; l’espace d’un bref instant, j’avais aperçu, triste et esseulée, habillée en bleu marine comme si elle portait l’uniforme d’un collège chic, la petite Perrine qui devait avoir environ quinze ans et subissait le joug maternel dans un foyer déserté par ses frères et sœur plus âgés. Elle était passée au loin comme une silhouette effacée et fuyante. Autrefois, sa mère avait enseigné à Marie-Sophie les formes d’une éducation choisie qu’elle-même ne possédait pas. Jusqu’à ses quinze ans environ, Marie-Sophie, quand elle saluait une grande personne, faisait la révérence en pliant furtivement la jambe droite dans une esquisse de génuflexion qui évoquait un tressaillement ou un rebond tant son exécution était rapide. La jeune Perrine n'avait pas été invitée à nous donner un aperçu de ses manières stylées ; elle s’était discrètement profilée à l’extrémité opposée du jardin et, sans que personne prît garde à elle, avait disparu en silence par la porte d'entrée de la maison.

Madame Michalon avait perdu son mari, mort encore relativement jeune. Jean-Yves et Emmanuel avaient fait des études qui, sans combler ses folles ambitions, pouvaient satisfaire son appétit de respectabilité. Il en allait autrement avec Marie-Sophie dont sa mère ne savait pas ce qu’elle était devenue, les liens étant rompus entre les deux femmes. La disparition de Monsieur Michalon avait mis le feu aux poudres. Sans doute les problèmes de succession n’étaient-ils pas étrangers à la dispute violente qui les avait opposées. Les époux Michalon avaient obtenu assez curieusement du tribunal de grande instance d’Ambieux, saisi alors que le requérant était en fonction à la cour d’appel dont dépend ce tribunal, l’autorisation d’abandonner le régime matrimonial qu’ils avaient contracté au moment du mariage pour lui substituer celui de la communauté de biens universelle qui avait pour effet d’avantager le conjoint survivant au détriment des héritiers du prémourant. Le tribunal avait fait droit à la demande des époux Michalon dans une situation où les germes de conflits ne manquaient cependant pas ; Monsieur Michalon avait des enfants nés de son premier mariage dissous par le divorce, et la mésentente notoire qui opposait Florence à Marie-Sophie donnait à la première un motif trop vraisemblable de vouloir annihiler les droits héréditaires de sa fille. Toujours est-il que le président de chambre Michalon à peine décédé, mère et fille s’affrontèrent jusque dans la rue sur laquelle donnait la maison familiale ; l’altercation fut d’une extrême violence et Marie-Sophie traita Florence, au vu et au su du voisinage, de s…, p…  et autres injures du même acabit.

La malédiction des unions maritales sans lendemain qui avait anciennement frappé l'inoffensif Loulou, et à une date plus récente, Marie-Sophie, n’épargna pas non plus son frère Jean-Yves.

Celui-ci s’était marié alors qu’il n’avait pas vingt-cinq ans ; à l’école d’application d’artillerie sol-air où il avait été élève aspirant, sa jeune femme qui l’avait parfois accompagné pour l’y conduire ou l’y rechercher, avait laissé le souvenir d’une très jolie fille. La promotion des élèves officiers immédiatement postérieure à la sienne, qui était encore en place lorsque je fus à mon tour incorporé dans cette école, en parlait toujours avec admiration. La vie matrimoniale n’apporta cependant pas à la jeune épouse les distractions qu’elle recherchait car ayant à quelques temps de là rejoint sa mère pour une brève période qui ne devait pas excéder la durée de deux ou trois jours, elle refusa ensuite de regagner le domicile conjugal où elle ne reparut jamais. Jean-Yves se remaria et il a eu, sauf erreur de ma part, des enfants de sa seconde union.] 

 

 

mercredi 16 janvier 2013

La Famille Michalon (suite n°VII)

Pour mettre son plan à exécution, Florence permit à Marie-Sophie, jusque là cloîtrée, traquée, espionnée à tout moment par sa mère, de sortir aussi souvent qu’elle voulait avec les fils Gros. « Deux garçons si bien élevés ; si corrects et intelligents » confiait-elle au tout venant de ses relations judiciaires. « On n’en rencontre plus de pareils aujourd’hui. » En même temps, pour faciliter à Gilles ses travaux d’approche (car ce moderne Céladon était loin d’être un séducteur patenté) elle lui demanda de donner des leçons d’allemand à Marie-Sophie. Gilles ne possédait de l’harmonieux langage de Goethe que quelques rudiments tout juste suffisants pour trouver son chemin dans une ville implantée en territoire germanique, et lui permettre, s’il faisait de l’esprit sur la dernière guerre, de contrefaire l’accent tudesque : « Nous affons les moyens de ffous faire parler ! » Il faut supposer que son élève était encore inférieure à ce niveau de connaissance... Gilles accepta la tâche avec joie et, pour que les leçons fussent plus particulières, Florence conseilla aux deux jeunes gens qu’elle installait dans le bureau, au premier étage, de fermer la porte à clef et de s’assurer de la sorte une tranquillité propice à leurs exercices. « Comme cela, même si nous faisons du bruit, vous ne serez pas dérangés » expliquait l’active commère. Elle qui fustigeait habituellement les instincts immoraux de sa fille, lui laissait en compagnie de Gilles et de Patrick une liberté entière. Elle ne songeait même pas, comme l’aurait fait une mère précautionneuse, à la flanquer de Jean-Yves qui aurait été un chaperon parfait.

Dans de telles conditions, il était difficile de ne pas déboucher au moins sur un flirt ; pour Gilles ce fut le brasier d’une tumultueuse passion. Peu à peu, tandis que les membres de la famille Gros perçaient la carapace d’affabilité de Florence et qu’ils commençaient à se repentir de s’être laissé piétiner par les multiples crampons de sa serviabilité indiscrète, Gilles enfourchait le canasson chevaleresque. Une  mission lui était échue : il extirperait Marie-Sophie du milieu odieux où il la voyait obligée de vivre, il la soustrairait aux brimades répétées de sa mère et, en faisant contrepoids à l’éducation absurde qu’elle subissait, il la sauverait du désespoir ou d’une probable dégringolade sociale. Il se mit en tête de l’épouser pour la dégager au  plus tôt du long martyre qu’elle endurait sous l’épineuse férule maternelle. Il prenait – on peut le dire – son devoir très au sérieux… Des heures durant, il me raconta les procédés dont Madame Michalon usait à l’égard de sa fille, les humiliations publiques qu’elle lui infligeait. Je n’ai pas retenu le détail de cette triste litanie mais je me souviens d’un fait assez piquant qui, lui, concernait tous les enfants Michalon et non pas seulement la pauvre Marie-Sophie. Le voici :

Madame Michalon était dépensière ; la rémunération de son époux suffisait à peine à pourvoir à ses dépenses qui  répondaient pour la plupart au besoin de paraître et d’étaler un train de vie supérieur aux ressources réelles du ménage. Autant elle était prodigue pour elle-même, autant elle se montrait serrée quand il s’agissait des autres. À Noël, Jean-Yves découvrait régulièrement dans ses souliers des présents utilitaires qui avaient pour seul mérite de déplacer les lignes budgétaires affectées aux dépenses courantes du ménage dans la catégorie : cadeaux des fêtes. Une année cela avait été un pyjama ; une autre année, un dictionnaire de français-latin ; il y avait eu aussi une paire de chaussettes. Donc, pas de gaspillage. D’ailleurs Jean-Yves trouvait normal d’être gâté de cette manière. Sa mère avait si bien anéanti en lui toute velléité de curiosité en lui autorisant pour seul loisir le travail scolaire auquel il s’adonnait avec l’application d’une nature docile, que rien ne le tentait plus, ni livre, ni disque, ni jeu. À dix-huit ans Jean-Yves ne connaissait du cinéma que ce qu’il en avait vu à la télévision et de la littérature que ce qu’en proposaient les programmes scolaires…

Non seulement Madame Michalon transformait en cadeaux de Noël certains frais occasionnés par l’entretien de sa progéniture, mais encore elle avait élaboré un système de ristourne qui lui permettait d’équilibrer au mieux sa comptabilité domestique. Chaque année les enfants touchaient du père Noël une somme d’argent ; ils devaient impérativement déposer ce pactole sur un livret de la Caisse d’Epargne ; il n’était évidemment pas question de s’acheter des jouets sur ces placements dont le taux d'intérêt devait servir, je suppose, à défrayer leur mère de ses charges de gestion. Mais le plus beau était que régulièrement Florence, à l’approche de Noël, prélevait elle-même une fraction des économies des enfants pour l’investir dans l’achat des cadeaux qu’ils étaient censés lui offrir pour la remercier de ses bons soins maternels. Rien de la sorte n’échappait à son contrôle, pas même la gratitude dont ses rejetons devaient lui donner des preuves. C’était un impôt de l’affection familiale, prélevé en application du proverbe qui enseigne qu’« on n’est jamais si bien servi que par soi-même »…

Lorsque Madame Michalon se rendit compte que Monsieur Gros n’avait nulle intention d’user de son crédit pour favoriser le retour de son mari vers la juridiction mirmontoise, et que les efforts qu’elle avait déployés à le flatter ne lui rapporteraient rien, elle abandonna l'indulgence compréhensive dont elle couvait les roucoulements de Gilles et de Marie-Sophie. Elle délégua Mémel pour les surprendre. Celui-ci alla coller son oreille de mouchard à la porte du bureau où les deux jeunes gens une fois de plus s’adonnaient à l’étude des runes alémaniques. Mais il s’y prit si maladroitement que Gilles parvint à déceler sa présence et, après avoir brutalement ouvert la porte, à se saisir de sa corpulente personne qui basculait dans la pièce. Cris d’Emmanuel apeuré. Madame Michalon qui attendait non loin de là le résultat de l’enquête, sauta sur l’occasion pour intervenir. Elle prit vertement la défense de Mémel et reprocha aux deux autres, avec des sous-entendus transparents, de s’enfermer dans la pièce. À quoi Gilles répondit en lui rappelant que c’était elle qui leur avait recommandé de s’isoler et de s’enfermer à clef, permission dont ils n’avaient jamais usé (?) pour qu’elle pût à tout moment s’assurer de leur conduite irréprochable ; il lui fit ensuite valoir que son enseignement en allemand était terminé à partir du moment où des soupçons outrageants pesaient sur sa bonne tenue.

Voilà du moins comment Gilles me relata l’aventure en accentuant la harangue de la dignité offensée et la fermeté magnanime avec laquelle il avait, sans fléchir, mis un terme à ses activités de pédagogue. En réalité l’épisode dut briller plus par le comique que par la noblesse du soupirant éconduit. Il fut de toute façon beaucoup plus compliqué pour les amoureux de se rencontrer par la suite. Marie-Sophie devait profiter de quelques trous dans son emploi du temps scolaire, ignorés de sa mère, pour se rendre chez les Gros. Madame Gros la recevait avec d’autant plus d’aménité que son fils l’avait mise au courant de ses projets matrimoniaux.

(à suivre)

vendredi 4 janvier 2013

La Famille Michalon (suite n°VI)

 

Peu à peu, à cause de son sans-gêne, la cote de Florence baissa auprès de la famille Gros ; on peut même dire qu’elle chut dans les valeurs négatives, tant il est vrai qu’une forte sympathie, lorsqu’elle se dément, laisse place non pas une simple indifférence mais à l’aversion, issue de l’idée que chacune des parties en présence se fait d’avoir été trompée par l’autre. La désaffection des Michalon d’avec les Gros eut lieu à partir du moment où Florence comprit que le cursus honorum de son époux ne devrait rien à l’influence du procureur général Gros et aux relations qu’il comptait à la chancellerie. À partir du moment où Monsieur Gros pris sa retraite, les contacts uniquement formels qui subsistaient par respect des convenances entre les deux familles fut complètement rompu.

Mais revenons où nous en étions. Même si le divorce n’était pas officiel entre les Gros et les Michalon, le temps de leur hyménée semblait définitivement révolu.

Plus tard, les Gros se défendirent d’avoir jamais apprécié Florence. Ils évitaient de s’expliquer sur les raisons de leur ancienne familiarité, de peur d’être obligés d’avouer une ressemblance ou des affinités avec elle. Ils étaient d’autant plus durs à son sujet qu’elle les avait un moment bluffés avec sa parade de femme du monde et l'abattage de sa serviabilité indiscrète. On aurait cru, lorsque Gilles et Patrick déversaient sur elle de sanguinolents sarcasmes, qu’ils n’avaient jamais consenti à la fréquenter qu’à leur corps défendant. La vérité était tout autre.

Pendant un long temps les fils Gros avaient été charmés par l’affabilité mâle et ordurière de Florence. Eux qui vantaient le parler argotique de leur sœur aînée et citaient avec fierté les expressions trop drues qui ourlaient le babillage enfantin de leurs neveux, n’avaient pu être insensibles à la franchise plébéienne dont Madame Michalon ne se départait jamais longtemps. Avant qu’un jour le charme s’estompe... Sans doute la décrue avait-elle coïncidé avec le moment où Florence, découragée d'obtenir la contrepartie des politesses intéressées dont elle les couvait, avait cessé de se mettre en frais vis-à-vis des Gros. Depuis la nomination de Monsieur Michalon à Ambieux, elle rêvait que celui-ci soit rapidement rappelé à Mirmont d’où elle-même se refusait à partir ; mais cet espoir fut déçu et elle dut, nonobstant l’intimité amicale du procureur général Gros, rejoindre son époux deux ans plus tard dans la cité ambionnaise avec enfants et bagages.

Gilles affirmait après coup avoir toujours gardé son quant-à-soi vis-à-vis de Florence. À l’en croire, il n’aurait cessé de rester à l’égard de la mégère sur une insolente réserve. Mais une anecdote vient affaiblir cette thèse.

Ma première entrevue avec les deux fils Gros, qui dura l’espace de quelques minutes, eut pour cadre la voiture de Madame Michalon. Floflo nous ramenait du lycée, Jean-Yves et moi, et en même temps convoyait Gilles et Patrick qu’elle recevait chez elle pour le déjeuner. Les présentations rapidement esquissées, j’adressai, lorsque les circonstances le permirent, quelques mots de politesse à Gilles qui se trouvait avec Jean-Yves et moi sur la banquette arrière. Gilles, alors que mes paroles n’avaient pu lui échapper, ne daigna y apporter aucune réponse. Ni lui ni son frère ne prêtèrent la moindre attention à ma présence, bien que je fusse le fils d’un des collègues les plus proches de leur père, de surcroît apprécié de celui-ci. Jean-Yves, lors de ma tentative infructueuse, eut un gloussement amusé, dans lequel perçait déjà le côté léger et bénin qu'il tenait de son père ; sa réaction me persuada que la rebuffade muette de Gilles Gros qui gardait un visage tendu droit devant lui, comme si sa candeur avait voulu ignorer les avances impudiques dont je l’aurais assaillie, n’était pas le fruit d'un hasard ni d’un malentendu mais procédait d’une volonté délibérée dont Jean-Yves, en dépit de sa niaiserie, connaissait le motif. Deux ans plus tard Gilles me répéta les douceurs que la Michalon répandait sur ma personne : j’en déduisis que la froideur dont lui et son frère m’avaient gratifié dans la voiture leur avait été recommandée par leur hôtesse ou qu’au moins ils l’avaient jugée d’eux-mêmes propre à la satisfaire. Gilles n’était décidément pas la forte tête qu’il décrivait. Et, de fait, il avait un intérêt tout personnel à jouer profil bas puisqu’il était amoureux de Marie-Sophie et que, pour accéder jusqu’à sa belle, il ne pouvait qu'avoir avantage à se concilier les faveurs de son Cerbère.

Gilles, nous y arrivons, était épris de Marie-Sophie. Si un entrainement naturel avait sa part dans le penchant qu’il éprouvait pour la jeune fille, car celle-ci, au grand dam de sa mère, était devenue fort jolie en grandissant, Madame Michalon n’était cependant pas étrangère à l’idylle qui se jouait entre les deux jeunes gens, dans le déclenchement de laquelle elle avait tenu le rôle d’une Mère Thénardier travestie en Cupidon virevoltant et complice. Florence avait décidé de consolider son alliance avec la famille Gros en favorisant, que dis-je ?, en fomentant un début de bluette entre Gilles et sa fille. Ce serait sans doute aller vite en besogne que d’affirmer qu’elle appelait de ses vœux une union en bonne et due forme… Elle ne visait ni si loin ni si haut ; elle voyait dans les effusions de Gilles un moyen de s’attacher la sympathie du jeune prétendant, de le retenir chez elle à volonté et, en même temps que lui, son inséparable frère ; et par leur intermédiaire, de s’immiscer plus profondément dans les bonnes grâces du procureur général, leur père.

Floflo n’avait pas à violenter sa nature pour réussir ce manège. Le lot sentimental qu’elle offrait à la convoitise du fils Gros était de qualité ; on aurait pu seulement trouver à redire sur son âge, de seize ans, si ce n’est quinze. Mais la puberté avait passé par là. Il ne déplaisait certainement pas à Madame Michalon de réduire Marie-Sophie, qu’elle abhorrait à cause de sa séduction naissante, au rôle d'un appât inconscient dont elle userait à discrétion pour atteindre ses propres visées. Elle pouvait ainsi, à une époque où ses charmes mûrissants déclinaient, avilir la beauté de sa fille en en faisant l'enjeu vulgaire d'un marché qui passe pour être le plus vieux du monde.

(à suivre)

jeudi 3 janvier 2013

La Famille Michalon (suite n°V)

Du point de vue politique, Madame Michalon avait des opinions suffisamment souples pour que ses calculs toujours opportunistes n’en fussent pas entravés. Un jour elle se faisait le champion de l’ordre, le lendemain elle formait ses vœux pour que « ça » explose. Une fois elle exprimait sa rancœur contre les « bicots » puis la fois suivante marquait une égale hostilité à l'égard de ces « crétins de pieds-noirs » qui déferlaient depuis l’Algérie… Un temps elle avait été « Algérie Française » avant de soutenir la décolonisation engagée par de Gaulle. Une seule réalité l’effrayait dans son avidité à posséder : le communisme. En 1968, le gauchisme lui inspirera une aversion semblable qui ne se démentira pas. Mais sauf cette limite extrême, Florence variait la couleur de ses convictions civiques au gré de ses humeurs ou de ses envies.

 

 

Florence toute simple

 

La vie privée de Floflo malgré les principes moraux très stricts qu'elle professait et les jugements rigoureux dont elle sanctionnait les écarts des autres, pouvait prêter à commentaire. Pendant les années 1961-1962, elle se lia d’amitié avec un jeune peintre en bâtiment à qui elle avait donné en location une chambre de la maison familiale. Plutôt grand, bien de sa personne, nonchalant, Loulou – c’était le nom dont les enfants et Madame Michalon l’avaient affublé – donnait l’exemple d’une sympathique propension à se laisser vivre sans se tracasser outre mesure. Comme un meuble familier, il avait trouvé au sein du foyer Michalon une place tranquille à laquelle il se tenait avec une patience modeste. Il partageait les jeux des petits le jeudi après-midi, jour de congé pour tous, regardait avec eux Rintintin et Zorro à la télévision, assistait aux visites que la maîtresse de céans recevait des quelques relations féminines qui avaient survécu aux incartades, vantardises et mesquineries qu’elle infligeait à tous. Apparemment le conseiller Michalon se trouvait fort bien du zèle d’un locataire dont les esprits les moins malveillants soupçonnaient qu’il réglait son écot autrement qu’en espèces sonnantes et trébuchantes. Redoutait-il, plus que les médisances, l’orageuse explication qu’il aurait dû avoir avec son épouse s’il lui avait enjoint de mettre un terme à une situation dont l’équivoque, au bas mot, portait offense au mari ?

Loulou disparut peu avant la naissance de Perrine ; celle-ci fut mal acceptée par sa mère. « Je m’en serais bien passée », disait Florence ; puis après l’accouchement, Florence insistait sur la légitimité de la petite dernière, en soulignant à tout propos : « C’est tout le portait de Paul [Monsieur Michalon] ; vous ne trouvez pas comme elle lui ressemble ? Si, je vous assure, c'est vraiment lui. »

Loulou, donc, s’effaça. On ne sait ce qu’il est devenu ensuite. Lui-même dans un passé encore récent avait connu l’infortune conjugale en perdant sa toute jeune femme quelques jours à peine après leurs noces. L’épouse éphémère était-elle morte peu après la célébration du mariage ou l’avait-elle abandonné ? Je ne me le rappelle plus. Mais Madame Michalon était accourue en amie consolatrice et l’avait réchauffé contre son cœur compatissant dont il s’était laissé paisiblement envelopper.

À Loulou succéda, dans la sympathie de Madame Michalon, un commissaire de police qui deux ans plus tard semblait admis très-avant dans l’intimité du ménage. Plusieurs fois il vint chercher Jean-Yves au lycée à la place de Monsieur Michalon et me reconduisit par la même occasion jusque chez mes parents. Bel homme d'allure virile, il avait un sourire ironique et la plaisanterie gouailleuse au bout des lèvres. Florence étant une véritable mine de renseignements pour peu qu’on prît la peine de vérifier la véracité de ses affirmations, on imagine les interminables dénonciations que ce policier devait recueillir auprès d’elle sur la population de Mirmont. L’idée m’est venue qu’il avait pu vouloir gagner les bonnes grâces de Madame Michalon en service commandé, car celle-ci valait à elle seule un bataillon d’indics dont le recrutement et la direction exigent parfois de lourds engagements financiers.

Faute de posséder un sismographe, je ne suis pas en mesure de dessiner la courbe complète, et forcément aléatoire, des inclinations de Florence, de sorte que, sans nous attarder davantage, nous gagnons les années 1966, 1967 que marqua l’arrivée des Gros à Mirmont.

Quand Monsieur Gros débarqua comme procureur général, Madame Michalon fit littéralement son siège. Elle n’avait rien à perdre à cette fréquentation flatteuse. La carrière de son mari qu’elle trouvait insuffisamment favorisée par ses supérieurs hiérarchiques ne pouvait pas souffrir du soutien du haut parquetier ; surtout, les liens serrés qu’elle nouerait avec le procureur général et les siens la dédommageraient des vexations qu’elle avait fini par s’attirer de l’ensemble de la magistrature mirmontoise, échaudée par son sans-gêne, sa cordialité envahissante et ses cancans malintentionnés. Comment s’y prit-elle ? De quelles chatteries usa-t-elle ? Quels services s’offrit-elle à rendre au chef du parquet général ? Séduisit-elle les Gros par cet abandon grivois qui passait auprès d’eux pour le nec plus ultra de l’esprit mondain et le fil conducteur de la sociabilité ? Le nouveau procureur général, quoi qu’il en fût, s’avéra charmé de la cordialité sans détour en même temps que cajoleuse que lui marquait Florence, de sorte que des relations bientôt très proches s’établirent entre la famille du haut magistrat et le foyer Michalon.

Par exemple, les Gros eurent l’honneur insigne de participer au repas de communion solennelle de Bouboule ; Gilles et Patrick, dans un premier temps, étaient sans arrêt fourrés chez la matrone à qui toutes les raisons étaient bonnes pour retenir ou héberger chez elle les fils du PG. Si Madame Michalon comptait sur la reconnaissance du chef parquetier pour faciliter l’essor de son mari vers les plus hauts grades, cette considération n’était pas le seul motif de son opiniâtreté. Elle y mettait aussi l’espoir, plus désintéressé en quelque sorte, d’acquérir sur ce dernier une influence qui lui aurait permis de diriger la cour par personne interposée. Elle comptait sur d’habiles insinuations pour manier le père Gros et distribuer par son intermédiaire les réprimandes, croc-en-jambe et fléaux divers qui rangeraient la population de la cour sous sa bannière.

(à suivre)